Chapitre 9 : Requiem


- Lerys ?

Le sacrieur releva la tête et laissa tomber son activité du moment. Il escalada le roc qui leur servait de poste de guet pour rejoindre Agaetis, disciple de Sram de son état et désormais fugitive. Tout comme l’étaient les rares survivants au carnage du jour. Quatre, ils n’étaient que quatre au point de rendez vous. Le soir approchait, et il ne se faisait plus guère d’illusion quant au sort des absents. Il s’allongea sur la pierre encore chaude du soleil de la journée, aux côtés de la Bontarienne.

- Une heure que je l’ai repéré…

Elle désigna une silhouette montée sur une dragodinde et accompagnée d’une deuxième monture transportant une charge en travers de sa selle.

- Un voyageur égaré peut-être…

- Je pensais qu’il suivait l’ancienne route, mais non, il vient droit sur nous. Il n’est pas si égaré que cela…

- Ca ne peut pas être un des nôtres, il aurait déjà donné les signes de reconnaissance sinon. Préviens les autres, nous allons accueillir notre invité comme il se doit.

En l’absence d’Erinyes et en sa qualité de second, Lerys prenait régulièrement les rênes de leur petite organisation, mais en ce triste jour, il aurait largement préféré se décharger sur son chef plutôt que de devoir prendre des initiatives. Malheureusement, Erinyes n’avait pas donné signe de vie et il fallait bien qu’il assume sa charge. Il chassa ses idées noires et rejoignit son petit groupe : Agaetis s’était déjà armée de son arc et couvait du regard Codd’Hin, son compagnon eniripsa rescapé de Bonta, occupé à panser Keros.

Si les deux autres avaient pu s’en sortir sans dommage grâce à l’ingéniosité de la sram, Keros lui n’avait dû son salut qu’à ses capacités à distendre le temps. Malgré tout, le xelor devait déplorer quelques vilaines blessures. Lerys interrogea Codd’Hin d’un haussement de sourcil, mais ce fut Keros qui répondit.


- C’est bon, je survivrais, ils n’auront pas ma peau aussi facilement. Alors voir quelle catastrophe nous tombe du ciel.

Ils s’enfoncèrent dans la formation rocheuse, se servant des élévations et des irrégularités du terrain pour voir sans être vu et trouver un angle d’attaque sans trop s’exposer. Tandis que ses hommes – et femmes- se postaient en hauteur en lisière de la formation rocheuse, Lerys s’avança aux devants du visiteur tout en restant à portée de ses compagnons. L’étranger sembla l’apercevoir et força l’allure de ses bêtes, il stoppa néanmoins à distance respectable du sacrieur. Ils se toisèrent en silence, chacun sentant l’ennemi en l’autre.

- Vous devez être Lerys, si j’en…

- Je ne suis personne tant que je ne saurais pas qui vous êtes !

- Dahal, grand manitou des forces militaires de Bonta !

Agaetis avait quitté son poste et avançait désormais vers les deux hommes, une flèche encochée prête à partir. Lerys se tendit aussitôt et porta la main à son arme. Il connaissait les relations d’amitié entre le iop et Erinyes, mais voir débarqué le pire cauchemar des Brakmariens en ces lieux et en ces circonstances n’augurait rien de bon. Depuis les attaques du matin, il avait largement eu le temps de discuter et d’échafauder toute une série de théories sur les raisons de telles agressions, mais au final, une seule restait plausible.

- Il nous faut nous attendre à voir débarquer le reste de l’armée dans combien de temps ? A moins que vous n’espériez finir le boulot seul !

Dahal fut surpris par la violence de Lerys. Il s'attendait à rencontrer des hommes et des femmes craintifs... Il se retrouvait face à des soldats résolus à tuer si il le fallait. Le sacrieur tout particulièrement, semblait en proie à une véritable rage. Dahal suivit son regard des yeux, et comprit ce qui alimentait cette rage.

- Quelle est la raison de votre présence ici, messire Dahal? Selon votre réponse, je me verrai dans l'obligation de prendre certaines décisions. Il en va de notre survie à tous les quatre.

Keros, Agaetis et Codd’hin firent front commun derrière Lerys. Ce dernier ne quittait pas des yeux la masse que l'on devinait sous un drap, porté par la seconde monture de Dahal. Agaetis l'indiqua de la main.

- Les chefs d'armées se promènent souvent dans les plaines avec des cadavres aujourd'hui? Je vous aurais imaginé des hobbies moins macabres. A qui appartient ce corps?

La main de Lerys se referma sur son sabre. La réponse de Dahal provoqua chez les quatres anciens miliciens d'Erinyes un froid digne de l'île de Nowel. Lerys, abattu, dégaina dans le silence qui suivit, fit un bond, se plaçant entre le flanc de Dahal et sa dragodinde. Dahal ne réagit pas, conservant du coin de l'oeil une surveillance précise des mouvements du sacrieur. Il sentit apparaître dans son dos le xelor, et étudia les mouvements de la sram et de l'eniripsa, qui étaient resté en retrait. Lerys laissait apparaître a travers ses iris la pire furie qu'il n'eut jamais puisé dans son sang. Il fait signe au xelor d'aller chercher le corps, et lâcha, la voie totalement déformée.

- Vous allez m'expliquer clairement ce qu'il est arrivé ... et si je devais apprendre que votre propre main ...

D'un signe de tête, Lerys indiqua la dépouille à Keros.

- Va vérifier. Je le tiens en respect.

Keros recula lentement, conservant le dos du iop dans son champ de vision. Arrivé à coté de la dragodinde, il hésita avant de tourner la tête. La seule vue de la nuque lui confirma l'identité du mort. Il s'agissait bien d'Erinyes. Lerys aperçut Keros ravaler péniblement sa salive. Il ne lui en fallait pas plus pour confirmation.

- Je vous écoute Dahal...

- Deux de vos camarades ont été pris à la suite d'une tentative d'assassinat avortée.

Hormis Lerys qui ne quittait pas Dahal des yeux, les miliciens d'Erinyes s'entreregardèrent : beaucoup de choses s'expliquaient. Sous le regard du sacrieur, le iop compris qu’il lui fallait fournir plus d’explications.

- L'un d'entre eux a finalement parlé sous la torture. Vos dix noms ont été donnés. Ai-je vraiment besoin d'en ajouter plus?

Lerys ne répondit pas. Il rengaina son épée, et se dirigea vers le xelor, afin de constater de ses propres yeux... Dahal masquait fortement le trouble dans lequel il se trouvait. Tout dans l'attitude de cet homme démontrait une loyauté incroyable. Il serait mort pour Erinyes, sans même l'ombre d'une question. Les images des événements récents s'entrechoquèrent dans sa tête, et pour la première fois de sa vie, Dahal oublia ses principes et se prépara a mentir plutôt que d’avouer sa responsabilité. Se faire massacrer par un sacrieur fou furieux et ses petits copains n’entraient ni dans sa promesse à Erinyes, ni dans ses projets immédiats. C’était de la pure lâcheté, il n’avait aucune envie de provoquer un affrontement alors que toutes les chances étaient contre lui. Dahal n’aimait pas être perdant, et à cet instant, il se disait qu’il ne devait pas être loin d’éprouver ce qu’Erinyes avait ressentit quelques heures plus tôt avant qu’il ne le tue.

Lerys venait de remettre le drap en place lorsqu’il accrocha un sac de jute qui tinta d’un son métallique. Intrigué, il l’ouvrit des découvrit les fragments de l’épée de son mentor.


- Je l’ai trouvé ainsi, aux côtés d’Erinyes agonisant. Il ne m’a rien dit, mais je pense qu’elle devait vous revenir.

- Elle l’accompagnera jusqu’au bout, je n’ai aucun droit dessus.

- Qu’allez vous faire du corps ?

- Le brûler. Nous aimerions tous lui rendre les hommages dus, mais dans les circonstances actuelles… Mieux vaut cela que de l’abandonner aux charognards ou de l’enterrer dans un trou comme une bête crevée.

Dahal baissa les yeux, il se sentait terriblement coupable et inutile face à la détermination et à la loyauté que ces quelques personnes vouaient encore à un défunt. Que pouvait-il bien faire en comparaison ?

- Erinyes était mon ami…

- Ah ! Mieux vaut ne pas compter dans vos amis étant donné la manière dont vous les traitez ! Vous vous contentez de les poignarder ou vous les empoisonnez aussi quand cela est possible ?

Dahal ignora la pique et reprit.

- Erinyes était mon ami, aussi vais-je racheter une infime partie du tord que je lui ai fait. Vous pourrez lui donner une sépulture décente, que le reste du monde ignorera. En sa mémoire, je tairais son emplacement, que ce lieu devienne pour vous un sanctuaire si vous le souhaitez.

- Nous n’avons pas besoin des faveurs d’un assassin !

- Ca n’est pas pour vous que je le fais, mais pour Erinyes ! Ne me faites pas renier le serment que j’ai fait à un mourant…

Personne ne releva, trop partagé entre la haine soudaine face au responsable d’une partie de leurs malheurs, et le besoin irraisonné d’offrir un dernier adieu digne de ce nom à leur mentor. Dahal soupira : il s’était attendu à bien des difficultés, mais pas à tant d’opposition. Ils étaient traqués, condamnés à mort par les deux grandes cités, contraint à une vie d fuite et de dissimulation jusqu’à ce que, épuisés, ils abandonnent la partie, et pourtant ils ne perdaient rien de leur détermination et de leur fierté. Dahal se sentit subitement très las : rien ne pourrait les faire plier.

- Je comprends mieux comment vous avez pu tenir pendant toutes ces années. Fiers et droits jusque dans la trahison, comme Erinyes. J’aurais fait mon possible…

Lentement, après un dernier regard à son officier disparu, il tourna les talons et repartit vers sa dragodinde. Codd’Hin, Keros et Agaetis firent cercle derrière Lerys. Ce dernier percevait leur incertitude, leur désir de faire un dernier geste, lui-même en mourait d’envie. Agaetis posa une main sur son bras pour attirer son attention.

- Que fait-on ?

- Allez chercher les montures, on le suit. Si Erinyes lui a accordé assez de confiance pour nous l’envoyer, le moins que nous puissions faire, c’est de l’honorer jusqu’au bout.

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