Chapitre 10 : Equinoxe

Le ciel s’illuminait des dernières lueurs rougeoyantes du soleil couchant lorsque le petit groupe atteignit les grilles rouillées et décaties du vieux cimetière de Bonta. Oublié depuis longtemps au profit d’un autre plus proche de la cité, celui-ci avait piètre allure, avec ses tombes tombant en ruines et ses allées envahies par les herbes folles. Sans un mot, ils passèrent un par un la porte pendue à ses gonds déglingués, suivant Dahal comme son ombre. Ils s’enfoncèrent dans les tréfonds de la nécropole, dans une zone encore plus ancienne. Bien que tête basse, chacun jetait de rapides et furtifs regards autour de lui, à l’affût du moindre danger. Les lieux avaient mauvaise réputation et ils sentaient peser sur eux la menace d’autres poursuites. Cet endroit leur semblait tout indiqué pour un guet à pend.

Ils firent halte devant une petite chapelle familiale comme le cimetière en comptait tant, à demi masquée par un enchevêtrement de ronces et lierre. Dahal descendit de sa monture et entreprit de dégager l’accès à grand coup d’épée, tel un aventurier perdu dans une jungle épaisse. Les autres ne firent pas mine de lui venir en aide, le laissant à son pénible travail pour scruter les environs et sécuriser au moins temporairement la zone. Seul Lerys resta auprès de la dragodinde transportant la dépouille d’Erinyes, comme s’il ne pouvait se résoudre à accepter la triste réalité. Dahal disparut dans la crypte quelques secondes avant de revenir. Agaetis, Keros et Codd’Hin revinrent de leur ronde et firent cercle autour de lui.


- Il n’y a rien à craindre, je ne vous ais pas attirer ici pour plus de facilité d’enterrement… Une fausse commune suffirait amplement pour vous.

Il leur adressa un sourire sauvage avant de tourner les talons. Lerys dut intervenir pour empêcher ses compagnons de régler son compte au Bontarien.

- Suffit ! Vous solderez vos différents plus tard, pour le moment, nous avons un ami et maître à honorer.

La seule mention d’Erinyes suffit à ramener le calme dans les rangs. Même décédé, il gardait une influence considérable sur ses hommes. Le sacrieur regrettait d’avoir à en appeler à sa mémoire pour maintenir un semblant d’unité devant tant de rage, bien que lui même aurait volontiers étripé Dahal. Il leur fit signe d’allumer des flambeaux pendant qu’il se chargeait de détacher le corps enveloppé de son linceul improvisé. Pour rien au monde il n’aurait laissé cette tâche et l’honneur de porter son mentor dans son ultime demeure à un autre.

Ployant sous son fardeau, Lerys engagea le pas à Agaetis et Codd’Hin qui éclairaient le chemin, tandis que le xelor fermait la marche. La tombe était sombre, poussiéreuse et puait le renfermé, mais restait sèche, même si les fondations montraient des signes de faiblesse non négligeables. Dahal les attendait devant une alcôve plongée dans des ténèbres plus épaisses encore. Les compagnons fichèrent leurs torches dans des supports prévus à cet effet sur les murs, dévoilant ainsi un caveau massif clôt par une lourde plaque de marbre gris veiné de noir. Devant l’hésitation des rescapés, Dahal prit sur lui de leur donner quelques éclaircissements.


- Cette tombe aurait dû être la mienne, c’était prévu ainsi depuis des années. Mais, grace ou plutôt à cause de mon grade, j’aurais droit à bien mieux. Je veux qu’Erinyes repose ici, personne n’y mettra plus jamais les pieds. Vous serez libre d’aller et venir, personne n’en saura jamais rien.

Lerys approuva, il comprenait que cet acte était avant tout un moyen détourné de se racheter. Cette fois, ils joignirent leurs efforts à ceux du commandant bontarien pour faire glisser la dalle, puis ils s’écartèrent pour laisser passer Lerys. Le sacrieur déposa le corps d’Erinyes dans le tombeau et écarta le drap pour que tous puisses le voir une dernière fois.

- Plus qu’un chef, c’était un ami fidèle, comme tous nos compagnons que nous pleurons également sans pouvoir les mettre en terre dignement. Il n’était pas un traître, contrairement à ce que l’histoire voudra bien retenir de lui, de nous, mais un homme pour qui la vie de ses proches, de ses troupes comptait bien plus que l’approbation de quelques puissants. Nous sommes fiers d’avoir servis à ses côtés, notre seul tord aura été d’avoir voulu croire en la nature humaine en espérant des jours meilleurs. Cette erreur, nous ne la commettrons plus.

Lerys marqua une pause, laissant à chacun le soin de prononcer ou non les paroles qu’il avait à cœur.

- Erinyes, mon frère, repose en paix.

Dahal choisit cet instant de recueillement pour s’éclipser. Ils leur laisserait jusqu’au lendemain midi avant de lancer ses limiers à leur trousse. Une nuit de plus ou de moins ne changerait rien pour lui, mais il estimait juste de laisser un peu de repos à ces hommes et femmes éprouvés par le destin ces dernières heures.

Lerys remit le linceul improvisé en place, puis disposa le sac contenant les fragments de son épée aux pieds d’Erinyes. Ils remirent ensuite la dalle en place, et se regardèrent, tristes et abattus. Pourtant, des éclairs de colère contenue pouvaient se lire dans les yeux de chacun, le second sentit qu'il devait une dernière fois jouer son rôle et traduire ce que les quatre éprouvaient.


- Je ne veux plus porter ce nom sali que cette ville m'a donné, à partir d'aujourd'hui je renonce à Brakmar, je renonce à mes ailes!

Accompagnant la parole d'un geste bref et sec, le démon sectionna son aile gauche d'un coup de dague, laissant jaillir un flot de sang. Le visage crispé par la douleur, il tourna un rictus de rage vers ses compagnons.

- Je renonce à lutter au nom des monarques qui ont massacré l'homme qui m’avait redonné goût au combat !

Dans un silence quasi religieux, les trois autres soldats se tranchèrent une à une leurs ailes, s'aidant les un les autres. Lerys repris la parole, d’une voie fébrile :

- Aujourd’hui je renonce à mes ailes et à mon nom, je ne veux plus être connu comme un soldat brakmarien ! Je combattrais à ma guise, pour qui voudra de moi, je ne serais à la solde de personne, sinon à la mienne, selon mon propre désir, et selon mes propres critères. Erinyes m'a appris que l'honneur ne réside pas dans une ville, ou dans une cause. Il réside dans nos choix, dans nos actions. Je fais le serment de lutter pour les causes que je choisirais, dans l'anonymat ! Lesquels d'entre vous me suivent?

Agaetis prit la parole en réponse.

- Non, je ne te suivrais pas ... Je ne suivrais plus personnes à partir d'aujourd'hui.

Elle désigna la tombe de marbre du regard.

- Lui mort, je ne pourrais plus obéir aux ordres de quiconque. Je préfère errer aux détours des routes, confier ma lame à qui voudra bien de moi, vivre de ce que l'on me donnera, et ne combattre que lorsque je l’aurais décidé. C'est ainsi que j'espère conserver mon honneur.

Un long silence accueillit cette déclaration. Tous approuvèrent un à un. Lerys regarda tour a tour chacun de ces guerriers.

- A partir d'aujourd'hui, nous ne sommes plus un groupe unis par des ordres ou par des obligations ! Conservons donc nos amitiés, et réunissons nous ici, une fois par an, à la mémoire de notre défunt commandant. Je serais toujours disposé à vous apporter mon aide.

Keros répondit dans un soupir.

- Tu as raison, à partir d'aujourd'hui, notre organisation est morte. Mes frères, je vous quitte ici. Je ne conserverais que le nom qu'Erinyes m'as donné, je ne répondrais plus qu'a cet appel. Oubliez mon identité, mes frères, je n'en ai plus...

Son départ fut suivi par un autre, puis, petit à petit, chacun se dirigea vers sa propre destination. Le sacrieur s'agenouilla sur la pierre inondée de sang et murmura :

- Espérons que ce que tu nous as enseigné se transmette...

Il se détourna et pris la route, ne jetant, après quelques pas, qu'un dernier regard au marbre devenu écarlate.


Nous étions reconnus, nous avions combattu,
Anonymes et invisibles, nous étions,
Liés par le sang versé dans les arènes,
Nous étions frère, au delà des fois,
Frère dans l'adversité, dans la renommée,
Au nom du seul, qui, jusqu'a la fin, lutta



Il est difficile de savoir de nos jours où se trouve la tombe d'Erinyes. Le cimetière est parti à l'abandon, le soleil ne daignant plus percer le tapis de nuages et de humus décomposé qui le recouvre. Ces guerriers firent parler d'eux à travers les terres, au delà des mers. La rumeur de mercenaires créa une aura autour de ces personnages inconnus de tous, ne répondant qu'à des noms de code. Il est dit que certains accepteraient de former des apprentis, selon les enseignements qu'un fier guerrier leur avait transmis... Qui sait… Les rumeurs forment les légendes, et les légendes les mythes.

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