Une silhouette aussi belle et tranchante qu'une épée (Novamaire 637) *

(Khyrra / Eorhlinghas)

 

Le marché d'Amakna est toujours en ébullition le matin, lorsque les paysans apportent leur récolte et que les boulangers, sortant de leurs fournils accompagnés d'une douce odeur de pain chaud. Il avait plu cette nuit, et le pavé de la place marchande d'Amakna était humide, c'est pourquoi le marché s'était déplacé ce jour la vers le champ des Ingalsses, Farle et sa famille s'en réjouissait plutôt.

Mais dans ce champ, un Iop exerçait un métier qui lui semblait naturel et facile, alors que c'était bel et bien la première fois qu'il prenait une faux en main. Celui ci fauchait à grande vitesse du houblon et de l'orge à amener à la taverne, en effet, la tavernier avait offert une récompense pour celui ou celle qui lui amènerait beaucoup, ayant accompli sa tache le Iop alla se baigner dans la rivière près du moulin et sortit de l'eau, se rhabillant calmement. Quand soudain... Une voix l'interpella, comme sortie de nulle part.

- A l'avenir, je saurais qu'il faut éviter cet endroit, vu la vermine qui y traîne...

Khyrra choisit cet instant pour sortir de l’ombre, les cheveux dénoués pour une fois. Il était évident qu’elle avait pour intention de s’offrir une petite baignade quelques minutes encore avant.

- Dommage, j’aimais bien ce coin… C’était plutôt calme, jusqu’à présent…

Avec un faux soupire navré, elle s’avança vers le iop, la main ostensiblement posée sur la garde de son épée. Elle s’arrêta à quelques pas, le jaugeant d’un regard insistant, comme elle l’aura fait pour estimer la fraîcheur d’un morceau de viande sur l’étal d’un boucher. Elle ne cachait nullement son mépris pour cet homme qui avait été autrefois son mari, mais à qui elle vouait désormais une haine féroce.

- C’est ton bain annuel ou tu as glissé sur la rive humide ?

 

Elle était la, l'odeur de fleurs de printemps, emportée par la brise, mêlée a celle du sang, ne l'avait pas trompé. En temps normal, lorsque les blessures du coeur du Iop vibraient de rage et suppuraient de haine. Comme tout, ça avait cicatrisé, et ça s'était transformé.

- Bonjour Khyrra, comment vas tu par cette belle journée ?

Il essora ses cheveux, espérant pour la énième fois qu’ils ne remonteraient pas, espoir sitôt brisé.

- Tu m'as manqué, je n'avais plus de nouvelles de toi...

Il posa son épée, dans son fourreau, à ses pieds.

- Et contrairement à ce que tu sembles penser, cela m'importe. Et mon cerveau est bien trop petit pour y mettre du mensonge.

 

- Tu ne m’as absolument pas manqué, bien au contraire…

Khyrra ne le lâchait pas du regard, un regard mauvais comme elle avait pu n’en réserver qu’aux Bontariens à l’époque de sa folle jeunesse du côté de Brakmar.

- As-tu seulement à chercher à en avoir ? Hormis pour t’assurer, à ton grand désespoir, que j’étais toujours en vie ?

Un observateur extérieur aurait pu croire voir un mulou enragé prêt à sauter sur sa proie.

- Ton... notre fils a du venir te faire son compte rendu, non ? Es-tu satisfait ?

 

- J'ai des yeux et des oreilles partout... je ne me suis pas réjoui de ce qu'il t'arrivait.

Il s'assit, souriant à Khyrra

- Theodred a refusé de me dire quoi que ce soit, et je lui en suis reconnaissant, car ça m'a permis de reconnaître certains torts que j'avais ouais...

Devant la bête féroce, il ne faut ni reculer, ni avancer, c'est ce que fait le Iop.

- Je suis satisfait de te savoir en vie, satisfait que tu me parles, même si tu m'accables de rancoeur. J'aimerais, s'il te plait, savoir ce que tu me reproches, car si j'ai oublié des choses, j'aimerais les réparer. Ne serait-ce que pour le prix d'un de tes sourires, si la raison de vouloir réparer mes torts ne te suffit pas.

 

Ce ton mielleux, presque compatissant... Khyrra ne pouvait plus le supporter. Sa main se crispa sur la garde de son épée, mais elle se réfréna à temps pour ne pas dégainer.

- Tu as oublié? Tu oses me dire que tu as oublié ce que tu as fait!

La sacrieuse fit un pas en avant, puis, de plus en plus menaçante.

- Tu as monté Theo contre moi, contre ma soeur! Tu lui as farci le crane avec tes accusations infondées, alors que le seul responsable de ce qui s'est passé il y a quelques années, était uniquement de ton fait!

Mètre par mètre, elle franchit les derniers espaces qui les séparaient tous les deux. D'un coup de pied, elle envoya valser l'épée du iop loin de son propriétaire.

- Tu l'as envoyé tuer Tayuuya, et aveuglé par tes sages conseils, il a voulu faire de même avec moi. Et sans le miracle qui a eu lieu, nous y serions restées toutes les deux! Et tu viens me dire que...

 

- Theodred a fait ses propres choix, et a agi de sa propre volonté.

Eorh ne bougeait même pas.

- Si j'avais eu plus de jugeotte, je l'aurais retenu, c'est vrai. Mais j'estimais nécessaire de le laisser voir la vérité auprès des personnes en cause. Je ne l'imaginais pas si fragile au point de tuer sa mère.

Il regardait l'épée, avec un léger sourire.

- Tu vas me trancher la tête ? Me gratifier de la danse, élégante, mais meurtrière que tu accordes a tes victimes ? Ca n'apaisera pas un vide que tu sais exister. J'ai commis de graves fautes, c'est vrai. Je ne fus pas le seul, mais ce n'est pas utile de raviver d'anciens brasiers. Je t'en prie, aie plus de diplomatie que j'en ai eu et comblons le vide de l'ignorance mutuelle sur ces années.

Il s'approcha de Khyrra, pour qu'elle le blesse, voire qu'elle le tue, cela se lisait dans son regard, fixé dans les yeux de Khyrra.

 

- Qu'espères-tu? Que je t'offre le repos éternel en mettant fin à ta misérable existence ?

Ils étaient si proches maintenant qu'ils auraient pu se serrer dans leurs bras... si Khyrra l'avait envisagé.

- N'attends pas de compassion ni de pitié de ma part, tu n'en mérites pas. Tu mérites de vivre une éternité de souffrance pour tous tes actes. Je ne suis pas blanche de tout crime, mais je paye déjà ma part et je la payerais encore lorsque tu ne seras plus qu'os rongés par les koléras. Tu devrais t'abstenir de penser, iop... Ca ne t'as jamais réussi, tu ne vaux pas mieux que les chaffers que tu commandais à Brakmar.

La lame jaillit du fourreau en un éclair, fouettant le maigre espace les séparant. Le coup n'était pas porté pour tuer, mais suffit tout de même à déchirer la tunique d'Eorh et à entailler sa peau.

 

- Je cherche à te prouver que tu es tombée plus bas que moi, j'aurais pu te tuer deux fois. J'aurais aussi pu te dénoncer pour avoir relevé des morts, quelque chose qui ne devrait pas être. Tu as une quête éternelle de vengeance envers ce monde.

Eorh sourit se mit du sang sur les mains.

- Ca c'est ce que j'ai, imagine tes mains, sous des hectolitres de sang. Ma mort m'apportera le répit ? Jamais. Je refuse de laisser une tache inachevée. Je veux voir Theodred guérir, si il le souhaite. Ta souffrance sera éternelle, car ma mort, puisses tu rire de moi et souiller mon cadavre, te causera plus de dommages que de réconfort. Certes je ne serai plus l'avatar de ta haine, mais tu trouveras un autre focaliseur.

Il avança encore.

- Allez frappe moi ! Tu me hais ! Tu es une grande sacrieuse ! Tu es née pour te battre !!! Vas y !

Il avait un air de dément.

- Sais tu la différence entre un guerrier et une brute ? La brute sort son épée lorsque ses mots se brisent, a présent, venge toi de moi. Mais sache que je ne t'ai jamais laissé tomber, jamais totalement je n'ai cessé d'être la. Même après l'orage de haine, c'est pas dans mes principes de laisser choir mes proches, et si ma souffrance et mon agonie t'aident, alors vas y, Khyrra, très chère démone, libère toi.

Il sourit et ferma les yeux, pour dissimuler une larme.

 

Khyrra frémissait de rage, depuis des années elle attendait l'instant où elle pourrait se venger enfin. Quelques mois plus tôt encore, elle n'aurait même pas pris le temps de discuter jusque là. Eorh jouait avec le feu, un feu qui tournait à l'incendie incontrôlable.

- Ne me qualifie plus jamais de démone... Je ne suis pas fière de ce que j'ai fait pendant cette période de ma vie, tu as su te servir d'une faille douloureuse en moi qui ne demandait qu'à être exploitée pour m'attirer de mon plein grès dans les rangs maudits. Jamais plus je ne me déshonnerais à servir la boucherie des deux cités.

Il lui aurait été si facile d'en finir maintenant : un coup d'épée bien placé, ou même mieux, une bonne petite punition. Khyrra connaissait sa force et dans de telles circonstances, elle ne doutait pas de ne faire qu'une bouchée du iop. La seule chose qui la retenait, c'était uniquement de ne pas lui donner satisfaction.

Elle s'imagina lui plonger son arme dans le torse, lui ouvrir le poitrail pour en extirper à main nu un coeur encore battant. Elle s'imagina la satisfaction morbide et jouissive de voir le sang de cet ennemi intime se répandre sur le sang, s'en marquer le corps comme autant de peintures de guerre célébrant une victoire longtemps attendue. Ce serait si simple... Trop simple. Non pas assez douloureux pour ces années de peine qu'elle avait enduré.

D'autres idées défilèrent dans son esprit, toutes plus atroces les unes que les autres - les années passées à Brakmar avaient au moins eu le mérite de développer au delà de toutes espérances son avoir naturel de sacrieuse - mais il y avait d'autres moyens que le physique pour infliger la souffrance.

Avec un sourire mauvais, elle rengaina son épée et tourna les talons, sans un regard en arrière. Ce ne fut que quelques pas plus loin qu'elle s'arrêta brièvement pour un dernier message.

- Nous nous reverrons... Au moins une fois j'espère... Lorsque j'enterrerais mon fils. Lui mérite le repos.

 

- Tu ne le feras pas. Tu bluffes.

Eorh sourit, regardant Khyrra, via son reflet dans les eaux limpides du fleuve.

- Si tu le faisais, je pourrai enfin rire de toi, car je t'aurai entraîné dans la chute avec moi...

Eorh devient plus sérieux d'un coup, son expression changeant radicalement.

- Je ne cherche plus la guerre avec toi, c'est fini, je veux me réconcilier avec toi. Ne fais pas de mal a quelqu'un d'autre que moi, et ne détruis pas un fragment de toi. Cela rendrait la symbolique de ta libération caduque.

Il s'allongea, appliquant une potion sur sa blessure.

- T'es une femme bien Khy, au fond. C'est idiot de le dire comme ça, mais c'est vrai, t'es une femme bien.

 

- Je ne bluffe pas... Pas avec ce qui me touche au coeur...

Khyrra fit demi-tour, mais seulement de quelques pas. Elle était extrêmement sérieuse, mais un léger voile de tristesse ternissait son regard.

- Ce qui lui est arrivé est une abomination. Pour moi, mon fils est mort depuis longtemps. Il ne reste plus qu'une enveloppe physique et une âme qui souffre. Je ne tolèrerais pas que Theo connaisse une éternité de cette horreur de non vie.

Elle marqua une brève pause.

- Si tu penses que je ne le ferais pas, c'est bien mal me détruis. Je n'ai plus à rien à perdre, pas même ma vie, tout est déjà écrit depuis longtemps pour moi. Tout ce qui compte, c'est que mes proches soient heureux et en paix. Quoi que cela puisse me coûter, je le ferais. Et tu n'y changeras rien. Je ne suis pas quelqu'un de bien Eorh, ôtes-toi cette idée de ta cervelle de iop! Et n'espère pas que je puisse croire à ces bobards.

 

- Tu ne veux pas non plus l'aider à guérir normalement, si il le veut. Il est heureux la, car tu as enfin remarqué son existence.

Eorh ne souriait plus.

- Tu es vraiment finie, pas parce que tu le dis toi même, mais parce que tu as réduit ta vie a tuer et dormir. Au final, tes proches sont plus à plaindre que tes ennemis. Je te plains sérieusement. Mais si tu touches à Theodred...

Le iop avait l'air déterminé.

- Je t'assure que personne ne sera la pour te tuer avant que Bonta ne te brûle pour trahison. Que tu prennes des décisions brutales aussi réfléchies que celles d'un bwork, en temps normal, ne m'aurait pas affecté. La c'est autre chose, si tu t'approches de Theodred, tu mourras d'une façon que nous connaissons tous les deux.

Il se leva et avança vers Khyrra.

- Mais si tu es prête à cesser ton monologue tragique de "je suis une damnée", on peut réfléchir à une façon d'arranger tout ça, et je crois que j'ai trouvé un moyen.

 

Khyrra éclata d'un rire désillusionné, sinistre presque.

- Bonta? Me bruler? Et pourquoi pas Brakmar pendant que tu y es? L'une comme l'autre, j'ai renié les deux cités, maintenant, elles ne sont plus pour moi que des lieux de shopping. Et mes activités annexes sont bien trop utiles à certaines personnes pour qu'on me fasse disparaître maintenant....

Elle secoua la tête en signe de dénégation.

- Non, il va falloir être bien plus inventif que cela... Car qu'importe la mort que tu me réserves, elle sera bien plus douce que ce qui m'attend à la fin. Tu n'as pas idée à quel point ce serait un soulagement que quelqu'un mette brutalement fin à ma vie... non, tu ne pourras jamais l'imaginer. Si je même mon existence telle qu'aujourd'hui ça n'est pas pour rien crois moi.

Elle aussi avança vers Eorh.

- Laisse mon fils mourir. Il n’aurait jamais du avoir à subir cela. Et je ne te laisserais pas t'amuser à lui rendre une hypothétique vie de souffrance. Il mérite de mourir sans douleur et pas que t t'acharnes sur lui comme sur un sujet d'expérience.

 

- Parce que tu fais partie d'un clan de mercenaires interdits et puni de mort ?

Eorh ne riait plus.

- Si je vais à Bonta maintenant, et que je leur livre l'information de l'identité du chef des Erinyes, projetant d'assassiner un espion bontarien. Tu penses avoir une réduction sur tes pantalons ?

Il regarda la sacrieuse dans les yeux.

- Tu n'as toujours vu que ce que tu voulais voir. Tu lui as tourné le dos, il a agi en conséquence, ce n'est pas a toi d'être le bourreau, mais à nous deux d'être les suppliciés. Tu ne sais faire qu'une chose, tuer. Réfléchir t’est devenu étranger. Ta vie est creuse, dénuée de sens, tu es un pion qu'on envoie mourir et tu as autant de libre arbitre qu'en a un tofu.

Il la regarda, sachant qu'il allait l'énerver avec un regard plein de pitié.

- J'ai pitié de toi Khyrra, pitié d'être le seul doté de raison. Eh bien soit, je réparerai tes torts avec les miens. Mais la souffrance, c'est toi, en une belle idiote, qui te l'impose.

 

- Oui je suis une idiote, une idiote à qui on a tout pris! Crois moi ou pas, je n'ai jamais voulu de cette vie, j'aurais aimé continuer à vivre dans l'insouciance, ne pas savoir qui j'étais, ce que j'étais, et surtout ce qui m'attend si tout se passe comme prévu dans les plans de Sacrieur.

Elle franchit les derniers mètres qui les séparaient en quelques enjambées. La fureur pouvait se lire dans ses yeux vides, et elle transpirait la haine.

- Remballe ta pitié, je n'en veux pas. Seuls les morts méritent de la pitié, je n'en fais pas encore pas partie, pas comme Theodred. Amuses-toi donc à le torturer. Sauves le si tu t'en prétend capable. Mais au final, tu ne changeras rien. Tu finiras par te ranger à mon point de vue, car il n'y a pas d'autres solutions.

Elle s'efforçait de rester calme, de ne pas franchir le mince seuil qui la séparé d'une furie meurtrière. Tout aurait été si facile pourtant... Elle inspira profondément, réfrénant à grand peine sa colère... et autre chose.

- Je n'ai plus de but dans ma vie, si ce n'est protéger Tayuuya et remplir mon rôle chez les Erinyes. Seules ces tâches me rattachent à ce monde encore. Tu n'imagines pas ce que tu as détruit...

Sur ces derniers mots, elle tourna les talons et s'enfonça dans les broussailles. Elle n'alla pourtant pas loin, se contentant de disparaître de la vue du Iop. Elle trouva une souche au bord de l'eau et s'y assis. Plus immobile qu'une statue, elle fixait son reflet dans l'onde, attendant que la tension retombe.

"Mais qu'est-ce que je suis devenue? Rien, plus rien..."

 

Quelques minutes avaient passé, le temps pour le Iop de se décider a ce qu'il ferait.

- Je sais bien ce que j'ai détruit...

Le Iop avait suivi la sacrieuse, et un phénomène étrange venant de lui se produisait : il savait que faire ça le mènerait a la mort, mais l'ancienne douleur de son coeur s'était a nouveaux réouverte. Des hectolitres de douleur semblaient s'écouler de ces failles.

- Je... ne sais pas quoi dire...

La douleur et les souvenirs submergeaient son esprit, il prit une inspiration et se reprit.

- Je n'ai plus de but non plus.

Il posa sa main, sans pouvoir dissimuler qu'il était conscient du risque de la voir coupée, sur l'épaule de Khyrra.

- J'ai rejoint les Erinyes, non pas parce que je suis idéaliste, ou cupide. Juste pour donner un sens a ma vie et, si je ne pouvais reconstruire la tienne, au moins colmater les failles. Je ne suis pas différent de toi, mais même si tu le nies.

Il se mit face à la sacrieuse.

-
Tu as beaucoup donné, et en cela, tu fais preuves de qualités qui m'ont été, jusqu'a il y a peu, inconnues... La Khyrra joyeuse, aidant Tayuuya, épargnant et acceptant Theodred, n'a pas disparu j'en suis sur. Ressuscite la quand tu sens que tu vas craquer...

Il se mit à genoux, dos à Khyrra.

- C'est un bon conseil... que je n'ai jamais pu appliquer.

Il se cacha donc, pour verser quelques larmes, en souvenir d'une triste soirée.

 

Khyrra soupira.

- Si seulement c'était si facile...

Elle eut un instant d'énervement devant le iop qui bouchait sa vue sur l'eau, puis son regard se posa sur la nuque de l'homme. Pourquoi pas... Cela au moins serait facile... Ses muscles tressaillirent, son regard se fit plus dur. Lentement, elle tira un coutelât de sa ceinture et en observa longuement la lame, comme hésitante.

Mais de l’hésitation elle n’en avait en réalité aucune, ce n’étaient que des souvenirs du passé qui remontaient à la surface. Revenir en arrière… La solution ? Puis, avec un sourire décidé, elle retourna l’arme contre elle et la passa sur son avant bras. Une légère entaille pour commencer, d’où le sang perlait à peine. Puis une autre, plus appuyée, et encore une autre, jusqu’à ce que le sang coule franchement et qu’elle ne retienne plus ses coups. Elle ferma les yeux pour savourer la montée d’adrénaline.

Cette manie toute sacrieuse lui était quelque peu passée lors de son second mariage, par respect pour son mari, mais maintenant, elle s'étonnait presque d'y retrouver autant de plaisir qu'autre fois. Khyrra se leva en silence et tendit son bras mutilé au dessus du iop. Eorh put sentir le liquide chaud s'écouler le long de son cou jusque dans son dos. Eorh leva le bras et caressa doucement la peau douce d'un bras ensanglanté, tant de souvenirs, tant de douleur, mais tant de bonheur avant ces jours sombres et pluvieux.

- Il suffit de vouloir.

Le Iop resta quelques secondes a sentir la chaleur du sang sur lui, ce fut comme avant, quelques secondes, quelques éternités. Il se releva progressivement réfléchissant à l'action cruciale qu'il projetait, oh bien sur il ne doutait pas. Non pas que ce soit iop de ne pas douter, mais surtout, si il s'avérait trop excessif, il se serait trompé, et n'aurait pas mal fait. Il prit le bras blessé et mit sa main sur la plaie. Un geste, deux significations, cela fait mal, mais cela aide a refermer la blessure. Il espérait que la sacrieuse comprenne la signification de ce geste.

Il s'avança au plus près de Khyrra, la regardant dans les yeux, pas besoin de mots, pas besoin de gestes superflus. Il lui sourit, quelques gouttes de sang sont infiniment précieuses à ses yeux.

 

Khyrra affichait un mince sourire trsite et résigné.

- J'ai appris pour Ssyler... C'est malheureux, je l'appréciais...

Doucement, elle posa sa main libre sur le poignet d'Eorh, mais sa poigne n'avait rien d'amical. Son attitude changea du tout au tout : elle approcha son visage de celui du iop et lui cracha à la figure.

- Dis moi, ta pauvre femme est-elle morte d'un malencontreux accident, l'as-tu lâchement assassinée ou s'est-elle suicidée par désespoir? Quelle folie lui as-tu infligé? Ou qui as-tu manipulé pour t'en débarrasser?!

Avec une brutalité inhabituelle, elle tordit le poignet du iop. Celui-ci put alors remarquer la lueur du Châtiment qui brillait encore au fond des yeux de la sacrieuse. Khyrra ne faisait jamais rien par hasard...

- Sois heureux d'être protégé par la charte des Erinyes... Je n'irai pas enfreindre des règles que j'ai moi même imposées. Mais saches qu'au moindre pas de travers, je n'hésiterais pas à te condamner, et j'appliquerais moi même la sentence avec une joie immense.

 

- Personne, je ne suis pas un tueur. Ssyler... a été convoquée un jour, le 1er octolliard, à Bonta. Dans une espèce de conseil des espions de Bonta...

Eorh n'avait aucune expression, formaté comme il l'était a la torture mentale, bien que cet état lui semblait difficile a tenir.

- Les bontariens m'ont dit que quelqu'un l'avait poignardé plusieurs fois à la sortie de ce conseil, et qu'elle est morte de la perte de sang due aux hémorragies des blessures... Ils m'ont donné un nom, j'y suis allé, et son enfer doit avoir un goût de paradis, car j'étais bien énervé... mais j'ai l'impression qu'on m'a donné un nom tiré dans une liste des boucs émissaires, quand on y regarde.

Le poignet du iop ne bougea même pas. La force du iop semblait chercher a faire de lui une statue, comme si tous ses muscles s'étaient donné le mot.

- Il n'y a personne pour regarder, tu n'enfreindrais rien du tout. On apprend vite qu'il n'y a de loi que tant qu'il y a de personnes pour les respecter. Tu me menaces du couteau que tu me donnes pour te poignarder. Tu peux dire ce que tu veux, mais ne dis pas de telles conneries, tu t'insultes plus que tu ne m'insultes.

 

- C'est toi qui m’insultes en prétendant vouloir effacer le passé!

Elle resserra son étreinte sur le bras du iop. Des picotements annonciateurs de mauvais traitements commencèrent à courir sur sa peau. Le message était clair : lâches moi ou tu vas souffrir.

- Tu prétends regretter, mais tu n'as jamais rien fait pour réparer tes tords. Tout ce qui t'a jamais intéressé se limitait à ta personne et à ton épée... Quel bien comptes-tu tirer du sauvetage de Theo? De la gloire personnelle? Toi le grand alchimiste qui aura su trouver le remède? Tsss... Tu es pitoyable!

Le jeu avait assez duré, elle n'avait plus de patience à lui accorder. La sacri lâcha le bras d'Eorh, mais ce fut pour lancer sa punition dans le même mouvement en pleine poitrine. Eorh ne chercha pas a esquiver, il bougea pour s’assurer de n'esquiver aucune partie du sort. Il ne recula pas, s'effondrant à l'endroit ou il se tenait.

- La gloire... ne me survivra pas. L'altruisme... est une des choses qui permet de racheter les fautes... Je l'ai compris peu après que tu sois partie... pardon.

Il attrapa la cheville de la sacrieuse avec toutes les forces qu'il ait jamais eu.

- Sauve le sans le tuer Khy ! Je t'en prie ! C'est... c'était, ma raison de vivre, comme... argh... comme...

Il cracha du sang, et lâcha la cheville.

- Je n'ai pas mal, c'est bizarre... je vais mourir khy... je suis heureux que ce soit toi qui m'ai tué, je le jure sur Iop. Parce que je n'ai jamais cessé de t'aimer, peu importe ce que j'ai dit.

Il s'attendait à se faire achever ou du moins, à mourir.

 

- Oui tu vas mourir... C'est bête n'est-ce pas?

Khyrra se pencha pour décrocher la main d'Eorh de sa cheville, puis elle s'accroupit à côté de lui, les yeux dans les yeux, un sourire satisfait sur les lèvres.

- Surtout pour Theodred... Qui n'aura plus son cher papa pour le protéger... Ne crois pas que je vais changer d'avis pour le plaisir de satisfaire les dernières volontés d'un mourant. Surtout un pauvre type comme toi!

Elle éclata de rire, un rire mauvais et sans joie. Son regard se durcit aux souvenirs d’un passé douloureux qui ne demandait qu’à être vengé. Dans ses yeux, le message était clair : je ne t'aime plus depuis longtemps et j'ai renié ce que j'avais pu un jour éprouvé.

- Tu m'as promis mille morts, que ce soit de ta main ou par le deux cités. J’attends toujours depuis ces années... Ne serais-tu qu'un beau parleur? Allons, fais un effort, je suis sûre que tu as une imagination débordante.

De son épée, elle s’entailla à nouveau le poignet pour faire couler son sang.

- Fais moi frémir et craindre la mort, et je te sauve d’un petit transfert de vie. Peut être même envisagerais-je de t’écouter quelques secondes. Mais rates ton coup…

Elle posa la lame sur la gorge du iop.

- Je t’achève après quelques raffinements dignes du plus grand art sacrieur… Et je règle son compte à Theo dans la foulée.

Elle souriait toujours, ravie de ce petit intermède où tout ne tenait qu’à un fil… surtout la vie d’autrui.

- La magie du sang peut faire des miracles…

 

Un alchimiste ne se balade jamais sans potions, c'est bien connu. Le transfert de sang avait redonné assez de forces à Eor pour briser une fiole cachée dans sa manche, le bruit étouffé par sa cape. Il sentait la plaie être envahie par la potion bulbique distillée le jour même. Mais il n'avait pas assez de force pour combattre, et surtout pas l'envie, il fallait continuer d'agoniser, ou faire semblant.

- Tu.... veux avoir peur ? Tu… auras peur.

Il allait de mieux en mieux.

- J'ai oui dire d'une légende, qui te rappellera ta propre vie. Il existe un lieu, labyrinthe de murs et de portes, ou si tu entres, tu vois amoncellements de pièces d’or, et de trésors. Peu importe qui tu sois et quelle soit ta relation avec le matériel, tu es tentée. Plus tu avances dans le donjon, plus tu souffres, et ce genre de douleur dépasse le physique. Ce ne sont pas de simples écorchures, tu te fais sectionner les tendons d'achille, des mains sont brûlées. Une peur t'envahit, tu te dis que tu n'arriveras pas à atteindre ton but, que tous tes sacrifices ont été inutiles. En bonne sacrieuse, tu continues, espérant trouver un ennemi qui te calmera les nerfs. Tu en sens un, ô miracle, il est droit devant, il te faut continuer, car tu sais que tu vas en devenir folle, a lier. L'idée même de sortir t’a quitté.

Il sourit d'un air sadique.

- Alors tu continues, en te disant a quel point tu as envie de ce trésor, et que tu as déjà fait trop de chemin pour repartir maintenant, bien que tu n'aies même pas réfléchi à ce qu'était ce trésor au bout de ce chemin. Les blessures affluent, la douleur ne t'apporte aucun réconfort. Des lames te traversent le corps, de l'acide te ronge, des flammes te lèchent, ton corps est brisé. Tu te traînes désormais, tu n'es plus qu'une horrible caricature de ce que tu étais. Tu n'as plus une goutte de sang en toi, et tu te traînes comme une oussaingue, sur le sol. Et ta dernière vision est une salle strictement vide. Tu meurs en hurlant. Ce monstre c'était toi et toi même. Le trésor, c'était toi. Les pièges, c'était toi. Ta mort, la plus terrible qui soit, est de ton fait.

Il ajouta avec un air soulagé.

- Ce récit s'appelle la quête compulsive de la puissance, ou de l'art de tout sacrifier en ignorant sa conscience et les retombées.

 

Khyrra sourit tristement. Elle n'avait pas bronché d'un poil devant la description d'Eorh.

- Tu me déçois énormément... Je m'attendais à bien mieux de ta part, oui, bien mieux... J'ai toujours placé de trop grands espoirs pour tes frêles épaules de iop...

L'épée se souleva pour s'abattre, non pas sur la gorge offerte du iop, mais sur son visage. La sacrieuse retint son coup pour ne pas décapiter son adversaire, mais seulement tracer un sillon sanglant vite cautérisé par la chaleur dégagée par la lame de l'ayassalama.

- J'ai toujours trouvé qu'il te manquait quelque chose même à l'époque où nous nous fréquentions. Maintenant, je sais ce que c'était : une belle balafre, voila qui ajoute tout de suite un peu de style!

 

- Je les ai toutes effacées, nul besoin de montrer un visage ravagé chaque jour de la semaine. Je me demande bien depuis quand tu t'intéresses à mon style.

La laisser parler, chaque seconde qui passait était une victoire, car elle permettait au Iop d'accumuler davantage d'énergie et Khyrra ne pouvait pas porter attention au léger frémissement qu'elle provoquait.

- De ton coté je trouve que tu as trop de sang sur toi, ça fait surchargé, tu devrais en retirer un peu.

Encore un peu, quelques secondes, il ne faut pas paraître trop résistant.

- Tu vas me tuer ?

 

- Trop de sang? Je n'ai que le tien sur moi... Pour l'instant.

Elle se pencha sur lui, son visage venant presque effleurer le sien, regard vide dans regard vide. Elle parla lentement, à voix basse, presque inaudible.

- A moins que ce ne soit celui de tous ceux que j'ai tué dans ma courte vie? Trente années passée à massacrer des ennemis, des "amis, des inconnus... Cela fait beaucoup de sang n'est-ce pas?

Elle souriait, comme si évoquer cette période revenait à se remémorer de bons souvenirs. En fait, c'était un peu vrai, pour elle, cela avait été une période d'insouciance, où ses actes portaient si peu à conséquence. Maintenant, il y avait les responsabilités et un fardeau familial à porter.

- Vois-tu aussi tout ce sang que j'ai perdu pour les autres? Ces sacrifices que j'ai consenti plus ou moins volontairement? Ma vie que j'aurais donné au final pour un simple merci, un sourire, un peu d'amour, d'amitié? Ou pour le simple plaisir d'une vengeance coûteuse mais nécessaire et pleinement satisfaisante dans son accomplissement? Crois-tu que tu mérites que je t'ajoute à la longue liste de mes fantômes? Regardes-moi dans les yeux, au fond des yeux, et dis moi ce que tu y vois? Ta survie ou ta mort? Vois-tu mon futur?

 

- Je crois trop en ton libre arbitre pour te dicter un destin tracé. Je pense que tu as perdu ton libre arbitre quand tu as perdu de vue ta raison.

Le Iop sentait le souffle de Khyrra sur son visage.

- A toi de voir si tu veux me tuer Khy, personnellement, je te conseillerai de ne pas le faire avant d'être sure qu'un peu plus de sang ne t'aide ou pas a calmer les soubresauts de ta vie.

Il leva sa main gauche en signe de paix, très doucement, en ayant prix soin de la montrer des yeux pour ne pas surprendre Khyrra.

- Allez Khyrra, laisse moi en paix, s'il te plait.

Le Iop savait qu'il avait joué la carte quitte ou double, et ne baisserait sa garde qu'au moment ou elle serait hors de portée.

 

- Et si je refuse? Pourquoi devrais-je te laisser en paix, après tout ce que tu m’as fait?

Elle lui asséna une gifle retentissante et se releva, les lèvres pincées. Elle le toisa de longues minutes, dans un silence plus lourd de sens que n’importe quels mots. Elle tremblait encore légèrement sur le coup de la colère, mais elle retrouvait son calme peu à peu. Quand elle reprit la parole, ce fut un jugement sans appel.

- Que je te tue ne changera rien, j’aurais même un sentiment d’inachevé, car rien ne pourra compenser tes tords. La mort est une sentence bien trop douce pour toi… Alors oui, tu vas vivre, et chaque jour tu regretteras tes actes passés, et tu pleureras sur ce futur que tu as détruit.

Khyrra se détourna et alla ramasser l’épée du iop. Elle la soupesa puis fini par la jeter à côté d’Eorh d’un air dégoûté.

- Ramasse ton arme et pars ! Tu n’as plus d’espoir à avoir vis-à-vis de moi. I n’y aura jamais plus entre nous. Tu n’as jamais été là quand il fallait, toujours à traîner dans les tavernes… Où es-tu au lieu de protéger Theo ? Il était sous ta responsabilité, et maintenant il est tout comme mort…

 

- Je te trouve bien amère, et surtout bien aveugle.

Eorh ramassa son épée et la remit a sa place, dans son fourreau. il ne quitta pas Khyrra des yeux, non par haine, non par amour, mais simplement pour la tenir en respect, n'ayant pas bougé lors de la gifle.

- Tu ne lui portais aucune attention. Tu le traitais comme un moins que rien, il a fallu qu'il menace de vous tuer, toi et ta crétine de soeur qui l'avait provoqué, pour que tu te rappelles que tu avais un fils. Sais-tu comment il est devenu ce qu'il est devenu ?

Le visage du Iop resta impassible.

- Il est mort en fuguant pour te retrouver après qu'on se soit séparés. J'avais toujours un oeil sur lui, pas ce soir la. Je l'ai trouvé mort sur le chemin de Brakmar, exsangue. J'avais besoin de toi, tu n'as pas répondu a mes messages, et mes soins ont échoué.

Une larme était sur le point de naître, mais le Iop la retint de toutes ses forces.

- Il est mort dans la nuit, je l'ai mis dans un cercueil d'ébène. Je suis parti quelques minutes et lorsque je suis revenu, il était sorti du cercueil et tenta de me saigner, je le neutralisai rapidement et nous discutâmes longtemps. Il décida de s'exiler et me revint plus tard, comme un allié. Il était un vampire, certes, mais je lui fournissais de quoi ne plus prendre des vies et de quoi pouvoir vivre en plein jour.

Il regarda Khyrra dans les yeux.

- Voila où tu en es. Tu veux tuer un fils que tu as méprisé, tu ne te soucies même pas de lui, tu imagines qu'il souffre et plutôt que de l'aimer tel qu'il est, tu veux le tuer. Tu m'accuses de sa perte, mais tu l'as consommée, il est sacrieur, et non iop. Qui de nous deux était son exemple ?

 

Khyrra resta longtemps silencieuse, impassible, ses yeux vides fixant le iop sans ciller. N'était-ce une légère brise agitant ses cheveux, on aurait pu la prendre pour une statue de marbre, glaciale et glacée. Lorsqu'elle brisa enfin le silence, sa voix tremblait imperceptiblement, malgré tout le contrôle qu'elle essayait de garder sur elle même.

- Je n'ai jamais reçu aucun message du jour où tu as été chassé du village. Jamais une seule nouvelle, un seul tofu. Tout ce que j'avais, c'était de vague rumeurs ou ce que voulaient bien me dire nos anciens amis communs. Pour moi, dans cette situation, tu avais coupé les ponts et ça me convenait. Vu la manière dont nous nous sommes déchirés, je t'aurais tué sur place si j'avais pu te croiser à l'époque.

Elle inspira lentement et profondément. Ce qu’elle avait sur le cœur à cet instant, elle n’en avait jamais touché mot à qui que ce soit, se contentant de porter ce fardeau secrètement comme tant d’autres. Pourtant, il fallait bien que cela sorte un jour…

- Je n’avais jamais voulu cet enfant. Je ne l’ai porté que par amour pour toi, parce que je pensais que cela t’aurait écarté de la guerre. Mais non, tu n’as jamais été là, tu ne t’es jamais rendu compte de ce qui se passait jusqu’à ce que je te mettre le mioche dans les bras. Qu’il t’ait suivi fut un soulagement pour moi, je retrouvais enfin ma liberté. Après avoir passer le début de mon existence à assumer Tayuuya, il fallait que je rempile à nouveau. Imagines-tu seulement un instant ce que ça m’a coûté ? J’étais trop jeune à l’époque, j’avais d’autres ambitions que devoir pouponner le restant de mes jours, pendant que tu t’éclatais dans une guerre sans sens. Vous pouviez bien aller crever sur les champs de bataille tous les deux, pour le mal que ça m’aurait causé… Mais maintenant, les choses ont changé… Je suppose que tu attends de moi que je répare mes « tords »…

 

- Non, j'attendais juste ce moment. Cette phrase qui fait que nous nous haïssons, enfin, que tu me hais depuis des lustres. C'est vrai, j'ai été idiot et puéril. Je me suis rattrapé, enfin, je pense.

Eor regarda la sacrieuse dans les yeux.

- Je ne peux te blâmer, parce que tu as réagi normalement, j'ai fui ce que j'avais comme responsabilités envers toi. Je suis attaché aux serments que je fais, et malgré le fait que, je pense, ce ne soit pas réciproque, tu comptes beaucoup pour moi, et, par ma petite action, j'essaie de combler mes dettes d’attention. J'espère qu'avant de voir mon existence se terminer sur cette terre, j'aurais pu rattraper tous les tords que je t'ai fait, même si je n'en vois pas l'ampleur.

Il fixa de son regard dépourvu de pupille la sacrieuse.

- Je me doute que ça va m'attirer de nouveaux tourments, mais qu'importe. Je suis désolé de t'avoir abandonné, j'ai vu, et je regrette amèrement les dommages que j'ai causés.

 

- Jamais tu ne pourras réparer les tords que tu m'as causé. L'esprit, le corps, peuvent oublier les coups, les insultes, mais le sang lui, en gardera éternellement la trace. Tu as trahi une fille de Sacrieur, jamais rien ne pourra effacer l'offense. Tu as brisé ma vie à jamais, et maintenant que je retrouve l'espoir de pouvoir reconstruire quelque chose de viable, tu reviens avec tes grands discours et ton air chien battu en implorant ma pitié.

Elle soutint son regard encore un moment, le silence qui s'installa suite à sa déclaration en disant plus long sur son mépris que tous les mots. Puis avec un soupir, elle se détournant, les épaules basses.

- Je suis lasse de tout ça. Je ne souhaite que la paix, quelle qu'elle soit, qu'elle vienne par le sang, la mort ou l'oubli.

 

- Je sais bien que l'amitié, et les relations sociales en général ne peuvent pas se réparer comme un vase après qu’elles se soient brisées. Mais bon, le ton pataud du discours en lui même est lié au message amical que je veux te transmettre... Ca va te paraître hypocrite mais...

Il se mit a coté d'elle.

- Je pense qu'on devrait faire la paix, au moins temporairement. La paix, on peut pas lavoir en s'exorcisant, non, faut accepter les conflits pour y trouver la force d'y mettre fin. Les ambitions de certains conseillers sont fortes, et par exemple, si nous nous disputons sans cesse, qui les arrêtera. Et je n'arrive pas à te haïr suffisamment pour oublier tes qualités, trouvons un peu de paix ensemble. Soyons amis... au moins quelques jours, après, si tu le désires, tu pourras me traquer et me tuer.

 

Khyrra fixa cette main tendue comme s'il s'était agi d'un serpent venimeux. Au fond d'elle, une partie hurlait e trancher cette offense supplémentaire puis de mettre un terme à l'existence du iop tant détesté. Mais une autre partie pesait l'argument d'avoir un allier dans les guerres qui ne manqueraient pas d'arriver plus tard. La sacrieuse n'avait jamais été très calculatrice ni manipulatrice jusqu'à présent, mais depuis qu'elle avait pris la tête du clan Erinyes, elle découvrait les joies et les vicissitudes de la politique.

Cette fois, la raison pris l'ascendant sur le coeur. Sans plus d'hésitation, elle saisit la main et la serra tout en fixant Eorh dans les yeux.

- Si tu t'avises de me trahir à nouveau, ou simplement de respirer de travers, je te jure que l'enfer te semblera un paradis de douceur à côté de ce que je te réserverais. Je prendrais un plaisir fou et infini à mettre en application tout ce que Brakmar a pu m'apprendre, avec tout le talent des sacrieurs en ce qui concerne le raffinement de la souffrance.

 

Eorh sourit, il avait enfin reussi a faire une paix temporaire avec Khyrra. Il la regarda dans les yeux.

- Je ne te trahirai pas, je ne trahis jamais mes amis. Mais pour éviter de briser notre amitié renaissante, on pourrait traiter des affaires cinglantes maintenant. Le cas de Theo, par exemple, je te demande un petit effort, enfin, non, un grand, juste, ne le tue pas, s'il te plait.

Il tempera ses propos, de peur d’enerver la sacrieuse.

-
Je ne peux pas le guérir physiquement, mais mentalement, c'est fait. Il est aussi vivant dans sa tête que toi et moi. Tu l'aurais vu se traîner au lit tous les jours après notre... embrouille, j'avais plus de peine que maintenant. Il semble respirer la vie par tous les pores. Il t'aime comme c'est pas permis, il pourrait donner tout pour toi, même si pour remonter dans ton estime, il ne fait que te provoquer.

 

Khyrra retira sèchement sa main.

- Tu m'en demandes beaucoup trop là. Tu sais que les sacrieurs ne badinent pas avec ces choses là. Tu me demandes de renier des valeurs primordiales dans ma famille, ça n'est pas rien. C'est aller contre les lois du sang, même au nom du lien filial, on ne peut jeter ainsi des siècles de règles érigées pour le bien de tous.

Elle se mit à tourner en rond, tel un fauve en cage, visiblement troublée et incapable de prendre une telle décision aussi brusquement.

- Te rends-tu compte de ce que ça représente? De ce que ça implique? Tu me demandes de ressusciter un enfant mort? De souffrir à nouveau!

- Je sais bien ce que ça implique. Je ne te le demande pas pour te faire souffrir, juste pour que tout aille un peu mieux que maintenant. Et si tu devais souffrir, je te demande de partager cette souffrance avec moi. Theodred est notre fils, il tient autant de moi que de toi. Je me suis hais de ne pas avoir planté de pieu dans son coeur, puis je me suis abhorré d'avoir eu cette pensée...

Il mit la main sur l'épaule de Khyrra.

-
Je ne te demande pas de l'aimer, je te demande simplement de ne pas le tuer. Il a des circonstances atténuantes, il n'a pas grandi dans une famille parfaite. Nous non plus, mais si personne ne nous avait tendu la main, on serait pas comme on est non ?

Il se détourna légèrement.

Le dogme Iop veut que tout ce qui est impropre à une force vitale doive en être violemment dépouillé. J'ai aussi enfreint un dogme, et je me rends compte d'a quel point c'est dur... Je te demande pardon de te demander de telles choses, mais je suis obligé parce que tous les deux, vous comptez pour moi.

Khyrra soupira. Que pouvait-elle faire de toute façon?

- D'accord... Je vais... faire un effort. J'essayerais de ne pas le tuer à vue. Tant qu'il se tiendra à carreau... ça devrait être faisable.

Elle se retourna, sourit faiblement, la tête légèrement inclinée.

- Tu as eu ce que tu voulais au final... Et moi, je vais repartir sur les chemins poussiéreux. Nous nous reverrons à Astrub, à la prochaine réunion du Conseil.

Un dernier regard et elle tourna les talons, s'enfonçant dans les broussailles jusqu'à disparaître de la vue du iop. Sur sa joue roulait lentement sur une larme.

 



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