Trahison (Jouillier 634)



- C’est long... Qu’est-ce qu’ils font, maître ?

Herebe, celle qu’on appelait autrefois Khyrra, renonça à scruter la rue pour reporter son attention sur son apprenti qui tournait en rond dans la pièce. Elle aussi commençait à s’inquiéter sérieusement, mais à part attendre, elle ne pouvait guère faire autre chose.

- On n’assassine pas quelqu’un comme on va acheter du pain. Il a pu y avoir un imprévu. Sois patient, un Erinyes doit garder son calme en toute circonstance.

Tirsael, un jeune iop fraîchement recruté, était son premier apprenti. D’à peine quelques années de moins qu’elle, elle avait du mal à accepter cette autorité qui lui tombait du ciel. Sa formation était finie depuis plus d’une année et Synagar avait jugé bon de lui confier la formation de ce jeune homme. Depuis, le sacrieur s’était fait discret, mais restait toujours là pour la guider. Comme en ce jour où tous s’étaient retrouvés à Bonta pour ce contrat d’assassinat sur un riche marchand du quartier des tailleurs. Mais seulement, cette expédition qui ne devait durer que quelques heures commençait à s’éterniser…

Puis soudain, la porte de l’entrée claqua, laissant passage à un sacrieur préoccupé. Synagar jeta un dernier regard dehors et referma la porte derrière lui avant de s’adresser aux deux autres.


- On lève le camp, et plus vite que ça.

pendant que le iop rassemblait les quelques affaires éparses, Khyrra s’approcha de son ancien maître et remarqua alors la tâche sombre qu’il tentait de dissimuler sous sa cape.

- Tu es blessé ? Qu’est-ce qui s’est passé bon sang ?

- Le type est mort, mais on était attendu à la sortie. Quelqu’un a voulu que l’on se charge du sale boulot, mais pas qu’il y ait de témoins. Nous nous séparés dès que possible, Oggy a entrainé les miliciens derrière lui, pour me laisser le temps de vous récupérer.

- Laisses moi regarder cette blessure, j’en ai juste pour deux minutes, tu vas te…

- Plus tard ! Ca ne va pas me tuer, mais traîner ici, probablement.

Une ombre devant la fenêtre les figea brusquement. Les sens en alerte, ils dégainèrent leurs armes, tendus, prêts au combat. Tout aussi soudainement, la porte volant en éclat sous un impact puissant, et tandis que les esquilles de bois retombaient, une troupe fit irruption dans la pièce.

- Battez-vous ! Ils ne feront pas de quartiers !

Joignant le geste à la parole, Synagar chargea les gardes, bientôt rejoint par Khyrra et son apprenti. La bataille tourna rapidement à la confusion, l’espace restreint ne se prêtait guère au travail de précision. Chacun des Erinyes se retrouve opposé à plusieurs ennemis, et malgré la puissance des deux sacrieurs et de leurs punitions, ils furent vite débordés. Mais aucun ne songea un seul moment à renoncer.

Puis le combat s’arrêta brusquement et ses adversaires s’écartèrent. Face à elle, à quelques mètres, se tenait le commandant de l’escouade. Tirsael était à genou, encadré par deux gardes, l’épée sous la gorge et la regardait, implorant silencieusement qu’elle vienne le tirer de là. Synagar lui aussi avait été maîtrisé, visiblement mal en point, du sang coulant de plusieurs profondes plaies s’ajoutant à se première blessure.


- Rends-toi sacri ! Cette bataille est perdue pour toi.

- Fiches le camp Herebe !

Khyrra jeta un regard vers la sortie, tout proche. A peine quelques pas, un simple saut et elle serait libre. Libre mais seule.

- Dégages !

- Jettes ton épée tout de suite!

Elle hésita, mais fit un pas en arrière. Le commandant fit un geste et l’épée s’abattit sur Tirsael. Khyrra regarda avec effrois la tête de son apprenti rouler sur le sol et sentit un profond sentiment d’échec l’envahir. Elle n’avait pas été capable de le protéger… Quel maître faisait-elle ?

- HEREBE ! Tires-toi ! C’est un ORDRE !

Ce cri la tira de sa contemplation morbide. Comprenant que la sacrieuse allait fuir pour de bon, le bontarien désigna alors Synagar. Voyant alors l’arme se mettre en mouvement, Khyrra stoppa net son geste.

- Herebe !

- NON !

La sacrieuse jeta son épée à terre.

- Je me rend, arrêtez ce carnage...

Synagar eut un reniflement de mépris et lui adressa un regard de lourd de reproche tandis qu’on les ligotait et qu’on les emmenait.


- Et dire que Bonta passe pour une cité propre et soignée… Les touristes ne doivent pas souvent visiter les geôles. Cette aspect de la ville craint vraiment !

Jetés sans ménagement dans un cachot sombre au plus profond des entrailles de la milice, tous deux avaient fini par se défaire de leurs liens. Maintenant, Synagar gisait au sol, plus pâle que jamais, la respiration laborieuse. Khyrra se tenait à ses côtés, ayant vite renoncé à panser des plaies qu’elle savait fatales. Pendant de longues minutes, le sacrieur avait refusé toute discussion, en un reproche muet de sa désobéissance qui la condamnait en même temps que lui. La jeune femme le vivait d’ailleurs très mal, rongée par le remord de l’avoir déçu, mais également certaine d’avoir fait ce qui était juste. La tête basse, elle n’osait affronter son regard et pourtant, ne pouvait plus supporter ce silence.

- Personne ne devrait mourir seul…

- Foutaisses ! Qui sera là pour toi, hein ? Personne ! Tu viens de gâcher ta vie, pour rien.

- Non, pas pour rien, de toute façon, je n’avais aucune chance de sortir de la ville. Je ne veux plus être un gibier, c’est mieux ainsi…

La sacrieuse sourit : que pouvait-elle faire maintenant, à part être là, jusqu’à la fin. Maigre réconfort pour qui sait qu’il ne lui reste que quelques instants tout au plus. Elle tentait de se donner une contenance, mais son assurance n’était que de façade. Des mois à passés à fuir la milice bontarienne et voila qu’elle finissait tout de même par y atterrir. Il ne faisait aucun doute de ce qui l’attendrait au bout du chemin, ni ce qu’elle allait croiser sur la route. Elle s’efforçait juste de ne pas y penser, par respect pour celui qui fut son maître pendant trois années et son guide ces derniers mois.

- Tu es trop fière Herebe. Ca va te perdre…

Même face à la mort, il gardait son ton moralisateur, qui avait eu le don d’irriter la jeune femme. Khyrra lui prit la main et la serra doucement, comme si elle avait peur de le meurtrir plus qu’il ne l’était déjà.

- J’ai de qui tenir, maître. Mais je vous promet de faire un effort.

Retenir ses larmes, ne pas flancher. Elle ferma les yeux lorsque Synagar dégagea sa main pour la poser sur sa joue. Non, il n’avait pas été que son maître, il avait été bien plus que ça, presqu’un… père.

- Ne renonce jamais. Bats-toi… jusqu’à la fin…

Un dernier souffle et la main glissa lentement, mais elle fut rattrapée avant de toucher le sol et déposée le long du corps du sacrieur. Khyrra avait connu bien des pertes, mais jamais elle n’aura cru que son cœur soit sur le point de se déchirer comme à cette seconde. Sans un mot, elle posa sa tête sur le torse transpercé et laissa couler ses larmes, silencieuses.

Le temps n’avait plus d’importance, même le son grinçant de la grille du cachot ne parvint pas à la tirer de sa peine. Pourtant, un simple contact sur son épaule suffit à faire naître en elle une rage irrépressible, plus rien ne compter, hormis une seule chose : se venger, tuer tout ce qui passerait à proximité. Avec un hurlement qui n’avait rien d’humain, elle se retourne pour saisir l’intrus à la gorge et la punition crépita dans l’air lourd. Mais elle ne se s’arrêta pas là. Telle une furie, elle se jeta sur le garde suivant, et le sortilège claqua à nouveau. Ignorant le contrecoup, elle se servit de la douleur pour alimenter sa haine et avisa sa prochaine cible.


- Assassins !

Cependant, cette fois-ci, la surprise ne jouait plus en sa faveur. Trois autres gardes virent prendre la place de leurs collègues. Dans ce corps à corps déséquilibré, la sacrieuse se déchaîna mais un coup dans les reins eut raison d’elle et la mit à terre. Toujours tempêtante malgré les trois brutes qui la plaquaient au sol et lui passait des chaînes, elle semblait sur le point de sombrer dans la folie.

- Ils sont morts…

Alors, tandis qu’on la traîner dans le couloir, la sacrieuse, sourit, un sourire mauvais, carnassier, satisfaite d’en avoir au moins emmener quelques uns avec elle. Justice était faite à son maître.

 

Ne pas penser, ne pas ressentir, se concentrer uniquement sur noyau de paix qui survivait péniblement au fond de son esprit. Le choc lourd avec la pierre froide et humide de la cellule vida l’air de ses poumons, mais cette fraîcheur fut comme un baume apaisant sur sa peau déchirée. Bientôt, les gardes l’eurent à nouveau enchaînée, précaution qui n’était plus oubliée depuis ce premier jour qui avait vu deux victimes de sa colère, et retournèrent à d’autres occupations. La sacrieuse se retrouva alors seule, dans un silence uniquement troublé par le clapotis discret de son sang s’égouttant de ses plaies. Le chat à neuf queues n’avait épargnéaucun centimètre de son corps, et la morsure des lanières avait été d’autant plus terrible que sa chair portait les outrages des jours précédents. Cet enfer semblait ne jamais devoir finir… Aucun espoir, aucune lumière ne venait plus éclairer sa vie.

L’huis grinça à nouveau, des pas légers cette fois. Khyrra n’esquissa pas un geste, cette visite faisait parti du programme. De petites mains se posèrent sur son dos à vif, quelques mots étranges susurrés d’une voix doucement, et cette maudite chaleur qui irradiait lentement dans son corps. Khyrra haïssait cet instant, où l’éniripsa venait la priver de la mort qu’elle attendait ardemment. Puis la mélopée cessa, tous comme ces soins rudimentaires.


- Pourquoi ne pas leur dire ce qu’ils veulent ?

Encore et toujours la même question, comme à chaque fois.

- A quoi bon souffrir pour rien ? Vous êtes fichue, c’est bien digne d’une sacrieuse de prolonger ainsi une agonie.

Encore et toujours cette même pseudo sollicitude mielleuse. Qu’espérait donc cette éniripsa ? Qu’elle se confie, qu’elle s’épanche sur la seule épaule amicale alors que la torture ne lui avait pas arraché un mot, pas même un cri depuis ces jours que cela durait ?

- Je n’ai rien à dire à ces emplumés. Ni à toi.

Avec un grognement de douleur, ses chaînes raclant sur le sol, la sacrieuse se redressa. Son attitude n’avait rien d’engageant, la fièvre et la rage faisaient briller son regard vide.

- Toi et tes fétides bons sentiments… Qui est le pire ? Le bourreau ou l’espèce de mouche à merde qui me retape juste assez chaque soir pour que je passe la nuit et que je repasse sur le grill le lendemain ? On dit que Sacrieur a pris les pupilles de ses disciples pour qu’on ne puisse pas y lire ce qu’ils endurent. Regardes moi dans les yeux et oses me dire que c’est moi l’enflure !

Pendant tous ces jours où Khyrra s’était tue et avait subi passivement, l’éniripsa avait fini par la considérer comme brisée. Devant ce regain de violence, elle prit peur et recula jusqu’à l’entrée du cachot.

- Casses-toi grognasse ! Dégages et laisses-moi crever ! Si tu m’approches encore une seule fois, je te ferais bouffer ces mignonnes petites ailes !

La sacrieuse garda son attitude menaçante jusqu’à ce que la guérisseuse ait disparu. Dès lors, elle se laissa glisser au sol en soupirant, sans pouvoir réprimer une grimace de douleur. Allongée, elle repensait à son choix. Non, personne ne méritait de mourir seul, mais qui savait seulement qu’elle était toujours en vie ?

- Ne te fais pas d’illusion, quel temps te reste-t-il ? Un jour, une semaine… Du moment que tout cela s’arrête…

Elle ferma les yeux et plongea dans le dernier refuge qu’il lui restait : l’inconscience.

La nuit fut des plus courtes. Recroquevillée sur elle-même pour conserver le peu de chaleur que son corps arrivait à produire, Khyrra avait passé les dernières heures perdues dans ses souvenirs, pour oublier la douleur qui tiraillait sa chair. Pourtant, ses pensées revenaient toujours aux mêmes personnes : Eorhlinghas, son iop de premier mari, qui l’avait entraînée sur les sombres routes de Brakmar et qu’elle tenait responsable de la « mort » de leur fils ; Perce-Oreille, ce cra si séduisant et si doux, qui avait accepté d’unir sa vie à la sienne, malgré son passé et ses activités actuelles, plus qu’à sa propre vie, elle tenait à son amour ; et pour finir, Synagor, son ancien maître, dont elle n’avait jamais su son véritable nom… A ce remémorer cette perte si récente, elle serra les poings. Pourquoi et par qui, elle l’ignorait, mais elle était sure d’une chose : ils avaient été trahis.

Une lueur plus vive filtra soudain autre travers des barreaux fermant l’ouverture en haut de la porte. La sacrieuse se redressa à demi. Dans la pénombre de la cellule, toute notion de temps s’envolait, et les seuls repaires qui lui restaient n’étaient guère réjouissants. Le moins pire du lot était certainement celui-là.


« Tiens, voila le service d’étage qui apporte le petit déjeuner… »

L’infâme bouillie de gruau insipide qu’on lui servait en guise d’unique repas journalier lui sembla presque préférable lorsque ses visiteurs du jour firent irruption dans le cachot. Ses habituels geôliers ouvrir la porte et s’effacèrent pour laisser place au genre de personnage qui retournait les tripes de la jeune femme, ce qui devait passer pour un juge dans la grandiose cité blanche. Celui-ci la toisa avec le dédain qu’on accorde aux animaux nuisibles, tout en lui transpirait la suffisance et le sentiment d’agir pour le bien du brave peuple. Il déroula un parchemin cacheté et se racla la gorge avant d’en entreprendre la lecture.

- La sacrieuse connue sous le nom d’Herebe est convaincue d’assassinat, d’association de malfaiteurs et d’atteinte à la sécurité de Bonta. En châtiment de ces actes, elle est condamnée à être pendue jusqu’à ce que mort s’en suive. La sentence est à exécuter sur l’heure. L’accusée a-t-elle qu’elle chose à ajouter ?

Depuis le début de la lecture de l’acte d’accusation, Khyrra fixait le prélat dans les yeux, avec cette fierté qui ne la quittait jamais. Fierté de ne pas céder alors même que la sentence de mort venait d’être prononcée. Elle ne leur ferait pas le plaisir d’implorer pitié alors qu’elle désirait cette fin plus que tout depuis plusieurs jours.

- Qu’on en finisse.

Elle ne le lâcha pas du regard jusqu’à ce qu’il disparaisse dans le couloir. Si elle avait pu le tuer ainsi, elle ne s’en serrait pas privée, mais à défaut, elle se contenta de cracher sur le sol.

- Pourriture faisandée… Que Sacrieur liquéfie ton cœur…

- Elle t’a plutôt oublié jusque là, ta déesse…

Le défilé se poursuivait, mais cette fois, ce serait les dernières personnes qui entreraient dans la cellule. Emplie de mépris et de rancœur, Khyrra cracha au sol en reconnaissant le bourreau, suivi de prêt par ce qui devait être son apprenti. Ce n’était encore qu’un gosse, la sacrieuse lui donnait tout au plus 13ans, mais ces gens si bienfaisante de la cité blanche avaient jugé bon de lui apprendre aussi jeune les subtilités du « métier ».

- Elle ne s’est jamais vraiment souciée de moi. Comme toutes les divinités d’ailleurs… Quelle belle connerie que de leur être fidèle pour autre chose que les pouvoirs qu’elles nous concèdent. Dieux, démons, tout ça n’est que guère futile !

- Oui, c’est d’ailleurs pour ça qu’il est tellement mieux d’œuvrer à l’assassinat…

Khyrra ne releva pas la pique. Depuis qu’elle était entrée au service des Erinyes, elle n’avait rien perdu de son dégoût pour le meurtre, n’intervenant qu’en ultime recours. Quelle ironie… Elle allait être pendue pour un crime qu’elle n’avait même pas commis... pour une fois.

- J’espère que je ne vais pas trop vous manquer au moins…

La jeune femme restait sur le ton de l’ironie, gardant un œil sur l’apprenti du bourreau lorsque son maître lui ordonna d’ouvrir ses chaines.

- A vrai dire, passer un peu plus de tempes en si charmante compagnie ne m’aurait pas déplu. C’est si rare de trouver d’aussi bons clients qu’une sacrieuse. Ils ont tous tendance à implorer avant même que j’ai commencé. Au moins, je n’ai pas eu à me limiter aux bases avec toi. Dépêches-toi bon sang !

L’apprenti hésitait à s’approcher, Khyrra s’en amusa intérieurement et en rajouta en lui lançant un regard noir de tueuse. Les sacrieurs étaient toujours considérés avec méfiante et crainte, la dangerosité de leur punition n’étant plus à prouver. Après ces jours ou semaines de torture – elle en avait perdu toute notion de temps – c’était une petite revanche qu’elle savourait.

- De quoi as-tu peur ? D’elle ? Elle est incapable de te tuer, trop faible pour punir, et encore, même si elle parvenait à lancer son maudit sortilège, il ne ferait que te chatouiller vu son état.

Il lui jeta un regard en biais, lourd de sous-entendus.

- Et elle ne tentera rien… Tout ce qu’elle veut, c’est une mort rapide, et elle sait que si elle ne se tient pas à carreau pour les dernières minutes qu’il lui reste à vivre, je me ferais une joie de prolonger son agonie outre mesure.

Et il avait parfaitement raison. Pour Khyrra, sans plus aucun espoir, la seule chose qui comptait, c’était de trouver le repos. Elle abandonna son masque de tueuse et tendit ses poignets au garçon, faisant cliqueter les chaînes par la même occasion.

- Je ne vais pas te manger gamin. Un bon bourreau ne doit pas trembler devant ses victimes tu sais.

La clef tourna et les chaines tombèrent à terre. Khyrra en profita pour masser sa peau entaillée par le métal avant d’être interrompue par un paquet de toile rêche lancé par l’exécuteur.

- Enfile ça en vitesse, tu es attendue.

Elle déroula le tissu de couleur sale, révélant ainsi la longue robe à capuche des condamnés, le seul suaire qui lui serait accordé avant que son cadavre ne soit jeté dans une quelconque fosse commune. A cette pensée, elle frissonna en imaginant le sort qu’avait du subir les dépouilles de Synagar et Tirsael, certainement aussi peu enviable que ce qui l’attendait. Mais qu’importait… Un Erinyes savait parfaitement qu’il ne coulerait pas de vieux jours heureux à moins d’avoir une extraordinaire bonne étoile, et qu’il avait plus de chance de finir dévoré par des charognard qu’enterré dignement dans un somptueux caveau.

- Il ne faudrait pas choquer la sensibilité de ces si purs bontariens devant un corps aussi abjecte que le mien.

Malgré ces années passées loin de Brakmar, il lui restait naturel d’instiller un soupçon de venin dans ses paroles dès qu’elles concernaient Bonta et ses habitants. Mais cela ne l’empêcha pas de revêtir la robe et de se laisser gentiment lier les mains dans le dos. Le bourreau ne lui arracha même pas une grimace lorsqu’il serra la cordelette au point de lui entailler la chair et c’est sans un regard vers ce lieu de souffrance qu’elle quitta son cachot.


Deux miliciens attendaient de chaque côté de l’huis : Khyrra n’eut guère plus le temps de les étudier lorsqu’une bourrade l’expédia dans le couloir longeant les cellules des autres malheureux attendant leur heure en ce lieu sinistre. Le premier garde saisit la torche accrochée au mur et ouvrit la route, suivi de près par l’apprenti du bourreau. La sacrieuse se retrouva alors prise en sandwich entre eux et son tortionnaire. Contrairement à son compagnon, le deuxième milicien attendit que le groupe passe devant lui avant de fermer la marche. Plus petit que l’autre, il lui inspirait pourtant une crainte instinctive tandis qu’il se tenait dans l’ombre. Pourtant, elle ne put s’empêcher de les provoquer une dernière fois.

- Eh les filles ! Vous avez droit à une prime pour vous être levées de si bonne heure ?

Seul le premier garde releva, approuvé d’un ricanement du bourreau.

- Ouaih… On ira boire une bière à ta santé, raclure.

Ils lui imposèrent un rythme soutenu tout au long de leur remontée des tréfonds de la milice, si bien qu’elle se retrouva à court de souffle pour continuer à les houspiller.

Mais, une silhouette apparut soudain au détour d’un croisement. Un autre garde, ou plutôt, une craette milicienne dont les traits lui étaient familiers. Lii’Ya. Que faisait-elle ici, ainsi vêtue ? Depuis quand une Erinyes se baladait librement dans les geôles de Bonta ? Elle n’était d’ailleurs pas la seule à s’interroger.


- Que fais-tu là ?

- Je viens en renfort, pour l’escorte.

- Je n’ai pas demandé de garde supplémentaire !

- Bien sûr que si !

Pendant qu’ils échangeaient, Khyrra vit la femme se rapprocher du garde et s’écarta contre un renfoncement pour laisser passer le bourreau et son suivant. Elle ne put apercevoir qu’un éclat métallique quand la craette se jeta sur son interlocuteur tandis que des bras forts l’enserraient et qu’une main gantée la bâillonnait. Un murmure lui intimait de se tenir coite. Le second milicien choisit alors cet instant pour lui adresser un regard fou avant de saisir le bourreau par les cheveux, de lui tirer la tête en arrière et de plonger ses crocs dans sa gorge. En quelques secondes tout fut achevé. Les bras la relâchèrent et un iop sortit de l’ombre. Il souriait, visiblement ravi de son petit effet et de la tournure des événements.

- Eorhlinghas…

Le milicien survivant acheva de vider sa proie de son sang et la jeta négligemment comme un vieux sac usagé. Il s’approcha à son tour : sa chevelure blonde et sa peau blême ne faisaient que renforcer le côté sauvage de sa nature de vampyre Lui aussi souriait, mais c’était la surprise de Khyrra qui le satisfaisait.

- Theo…

- Mère… indigne.

La tension grimpa d’un seul coup. Khyrra n’avait toujours pas tourné la page de sa séparation avec Eorh, le tenant pour responsable de ce qu’il était arrivé à leur fils, fils dont elle dont elle ne souhaitait que la mort, définitive cette fois et pour son propre bien. Eorh lui, lui en voulait encore de sa trahison même s’il était bien plus ouvert à la discussion que son ex-femme. Quant à Theo… sa position était des plus ambiguëes, partagée entre rancœur pour sa mère qui l’avait, à ses yeux, abandonné et maltraité, et son envie de voir sa famille se reformer. Aussi s’interrogeait-elle sur la présence de ces deux-là en ces lieux, avec une hostilité notable.

- Sympa la réunion de famille… Si c’est pour me tuer que vous avez fait tout ce chemin, vous auriez tout aussi bien pu prendre une place pour le supplice. Sauf si bien sûr, certain ne pouvait pas se passer du plaisir de le faire eux-même.

Son regard se porta sur son fils, lourd de haine, loin de contenir la douceur maternelle qu’il aurait du avoir. Même dans un moment critique, Khyrra n’était pas capable d’aller au-delà de ses sentiments. Pour ne rien arranger, le vampyre la provoquait sans cacher son amusement.

- Khyrra, on n’est venu jusqu’ici pour te tuer, si tu pouvais oublier un peu cette histoire…

- Toi le iop, je t’ai pas sonné ! T’es déjà pas fichu de…

Restée à l’écart, Lii’Ya avait jusqu’à présent supporter sans rien dire ces querelles dont elle ignorait presque tout. Les retrouvailles ok, mais elle n’oubliait pas où ils se trouvaient et qu’ils risquaient tous d’y laisser leur peau à s’éterniser ainsi. Elle connaissait la sacrieuse depuis suffisamment longtemps pour savoir qu’elle pouvait se montrer extrêmement têtue quand quelque chose lui tenait à cœur, mais également qu’avec un peu de fermeté elle revenait très vite à la raison.

- Ca suffit Herebe ! Tu les remercieras d’avoir retrouver ta trace plus tard, pour l’instant, y’a plus urgent, comme sortir d’ici sans se faire prendre. Vous êtes à la milice au cas où vous l’auriez oublié et on a deux cadavres sur les bras là. Et d’ailleurs, qu’est-ce qu’on fait de lui ?

Tous se tournèrent alors vers le gamin. Pendant l’assaut, personne n’avait jugé bon de le neutraliser, mais maintenant, il s’avérait plutôt encombrant. Tous quatre se consultèrent d’un regard : chacun avait sa propre solution.

- On l’embarque et on avise.

- J’le bouffe, j’avais justement envie d’un dessert !

- Je m’en occupe…

La sacrieuse franchit les quelques mètres avec un poids sur les épaules. Le garçon pleurait sur le corps du bourreau, sans porter attention aux intrus. A cette vue, Khyrra comprit qu’il n’y avait pas qu’un simple lien d’apprentissage entre ces deux là : bien entendu que la charge de bourreau tenait de l’hérédité et se transmettait de père en fils. Au fond, elle se reconnaissait un peu en lui : perdre ses parents avait été le drame de sa vie, bien plus que son divorce, cela avait conditionnait tout son avenir. A qui pouvait-elle souhaiter de connaitre un tel sort ? Personne. C’était un fardeau lourd à porter, bien plus qu’une simple histoire de survie.
Mais à côté de ce sursaut de sentimentalité revenait toujours le pragmatisme : elle ne pouvait pas se permettre de laisser de témoins. Encore moins si celui-là pouvait faire une affaire personnelle de retrouver la meurtrière qui brisait son existence. Sans oublier qu’elle ne pouvait nier le soupçon de petite vengeance qui pointer au fond de son inconscient. Une dernière revanche sur ce qu’elle avait subi.

Cela n’empêchait pas qu’elle ne voulait pas se conduire comme une brute. Alors, elle s’agenouilla derrière le petit et l’attira contre elle en murmurant des paroles rassurantes. Oubliant sur le moment qui elle était, il vint se nicher dans son giron. Sans cesser ses chuchotements, elle caressait ses cheveux, comme l’aurait fait une mère aimante, étrange sensation pour cette femme qui n’avait pas su construire et préserver sa famille. Bien loin de toute cette réflexion, d’autres s’impatientaient.


-On n’a pas le temps de pouponner…

–Désolée gamin, tu n’aurais pas du te trouver là…

Lentement, sa main glissa une dernière fois dans la tignasse de l’enfant ; celui-ci s’était quelque peu calmé même s’il sanglotait encore. Cela ne lui facilitait pas la tâche, agir en représailles d’une agression auraient été plus simple. Et pourtant, elle n’aurait eu aucun remord à assassiner son propre sang. Cette pensée lui donna l’impulsion qui lui manquait, elle ne voulait plus fuir. Le geste fut rapide, il n’y eut pas un cri, rien qu’un craquement sinistre quand elle lui brisa la nuque. Elle sentit un mouvement dans son dos mais ne bougea pas lorsque Theo vint se pencher par-dessus son épaule pour lui murmurer à l’oreille.

- Toujours aussi maternelle, maman.

Khyrra se contenta d’un soupir en guise de réplique. Elle ne tuait que par nécessité, jamais par plaisir, même si cela n’allait pas toujours de paire avec sa profession. Elle allongea doucement le corps de l’enfant et se redressa. Pendant quelques secondes, elle vacilla, son corps maltraité la rappelait à l’ordre, mais elle se reprit assez vite pour cacher cette faiblesse.

- Aucun survivant, pas de témoin. Je ne tiens pas à être traquée sur le témoignage d’un innocent.

Les paroles étaient dures, mais l’instant n’était pas à l’apitoiement. Khyrra reprenait son rôle de sans-cœur : la pitié était pour les faibles et les faibles n’avaient pas la meilleure espérance de vie.

- Comment sort-on d’ici maintenant ?

- Par là où nous sommes arrivés. Ouvres la route Theo, tu connais mieux le chemin que le brakmarien que je suis.

Ils se remirent en route, aussi rapidement que l'état de Khyrra le permettait. Il ne leur fallut pas longtemps pour atteindre une bouche d'égout égarée au plus profond des geôles. Les deux hommes dégagèrent la lourde plaque et Eorh disparut dans l'ouverture pour dégager le passage de la vermine inhérente aux lieux. La sacrieuse avait mis à profit ce court répit pour souffler. Appuyée contre le mur, le regard hagard et le souffle court, elle accusait le coup alors que l'adrénaline retombait. Lii'Ya l'aida à se redresser.

 

- Ca va aller?

 

- Vous avez été fous de venir jusqu'ici...

 

- C'est d'autant une excellente raison pour tenir le coup. Accroches-toi Herebe, le plus dur est encore devant nous.

 

- Tu ne me laisses guère le choix de toute façon.

 

Les deux femmes échangèrent un sourire : malgré toutes leurs oppositions au sein du clan, elles avaient fini par développer une certaine complicité. Soutenue par Lii'Ya, Khyrra approcha du trou d'où émanait une odeur typique et écoeurante.

 

- Je ne suis pas loin de regretter la corde là...

 

- Tu peux toujours faire demi-tour, maman. En tant que sang pur, tu vas adorer les subtilités du supplice réservé aux fugitifs repris.

 

- Je n'éprouve aucun plaisir à souffrir pour rien Theodred, je ne suis pas de ces fanatiques qui passent leur vie à se scarifier pour s'attirer les faveurs d'une déesse qui n'en a strictement rier à péter de ses disciples.

 

- Tu ne respectes pas le dogme et tu viens me reprocher d'être un bâtard de iop! J'aurais du envoyer chier le vieux quand il est venu me trouver pour te sauver. Je me serais régalé de te regarder agoniser sous les crachats de la foule.

 

Khyrra ne releva pas. Elle ne pouvait nier avoir mériter son sort depuis bien des années d'illégalité. Pour tout Erinyes, tant que l'adage « pas vu, pas pris » s'appliquait, le monde continuait de tourner. Mais acculé et sans espoir d'en réchapper, la plupart se donnait la mort pour éviter le bourreau et ne pas trahir les leurs. La sacri savait avoir manquer à son engagement sur ce point.

Elle inspira profondément et entreprit de descendre l'échelle de barreaux rouillés et englués de la vase des égouts. Mais pour chaque échelon franchi, un éclair de douleur lui déchirait le dos. Le moindre mouvement ravivait les heures de torture passée et les larmes vinrent se mêler à la sueur et le sang séché. L'épuisement s'ajoutant, sa prise se fit moins assurée. Une vigilance moins forte, un barreau un peu plus glissant, Khyrra chuta lourdement dans l'eau croupie. Elle sentit à peine le choc, mais la douleur déferla dans son corps mutilé en une vague d'une aveuglante blancheur qui éclipsa toute autre sensation. Pendant ce qui lui sembla une éternité, il n'y eu plus rien, puis une saveur acre envahit sa bouche et se diffusa dans son corps, réveillant chaque sens un à un.
Des bras puissants la tirèrent de l’eau fangeuse. Des torches s’approchèrent, l’aveuglant momentanément, mais il lui fallut un instant pour comprendre que le iop s’enquérait de son état, qu’elle rassura d’un hochement de tête.


- Peux-tu marcher ? On ne peut pas traîner dans le coin…

- Je ne sais pas, si tu m’aides, peut être.

 Le iop passa le bras de la sacrieuse au dessus de son épaule et souleva son poids. A peine redressée, Khyrra cria de douleur et s'effondra de nouveau. Sa chute avait rouvert ses blessures et le sang auréolait peu à peu sa tunique de condamnée de carmin. Se sachant à bout de force, elle accepta cette défaite sans sourciller.

- Je ne veux pas paraître défaitiste, mais je n'irai pas plus loin cette fois... Sauvez-vous tant que vous le pouvez, vous en avez assez fait comme ça.

- Hors de question ! Je ne pars pas sans toi ! Même si je dois porter ton cadavre, je te sortirais d'ici !

Le iop arborait ce regard de défi qui l'avait tant séduite à une époque, mais aujourd'hui, Khyrra n'était plus à ce genre de considérations et il l'agaçait au plus haut point à vouloir jouer au héros.

- T'es vraiment toujours aussi con ! Tout ce que tu vas gagner, mon cher sauveur, c'est de nous faire tous tuer. C'est ça que tu es venu chercher, une gloriole de iop ? Et qui viendra chanter tes louanges si on y reste tous ? Personne pauvre merde ! Je ne veux pas que tu crèves pour moi, manquerait plus que ça!

Seule sa rage lui avait permis à cet instant de se redresser et de tenir tête à la détermination d'Eorh. Ni Theodred ni Lii'Ya n'osèrent s'interposer, Lii'Ya connaissant assez la sacrieuse pour ne pas risquer un coup perdu lorsqu'elle crachait sa colère, Theo, lui, savourant de voir sa mère à l'agonie. Khyrra finit par détourner les yeux.

- Si tu veux vraiment te rendre utile, laisse-moi une arme et tirez-vous ! Mieux, achevez-moi et barrez-vous de ce trou !

La giffle partit sans prévenir, ses échos se répercutant au loin dans le tunnel crasseux, et laissa la sacrieuse sonnée. Eorh se maitrisait à grand peine pour ne pas lui obéir pour cette fois et l'abandonner sur place.

- Certes tu ne mérites pas mieux. Et oui, je ne suis qu'un raté comparé à la grande guerrière que tu es devenue, traquée par les deux citées et haïe par sa propre famille. Je sais parfaitement que toi, tu n'aurais pas bouger un seul orteil pour venir me tirer d'un cachot si nos rôles avaient été inversés, mais moi, j'ai de l'honneur et je n'ai pas oublié mon amour. Alors, que tu le veuilles ou non, je vais te sortir d'ici.

- Super ! On fêtera vos retrouvailles en même temps que son enterrement ! T'es vraiment sûr de vouloir t'encombrer d'un sac de viande décomposé ? Elle passera pas deux heures de plus sans soin, elle pue déjà la mort à cents pas...

- Tu as raison sur un point, il nous faut un toubib et rapidement...

Eorh leva un regard plein d'espoir vers son fils. Pour toute réponse, Theo eut un mouvement de recul.

- Juste quelques jours, le temps de...

- Non mais ça va pas la tête ! Je n'en veux pas chez moi, j'ai déjà pris assez de risques pour vous prévenir et vous faire entrer ici. Tu peux être sûr qu'en moins d'une heure, dès qu'on aura trouvé un eniripsa, on verra débarquer toute la garde. Tu t'en fous peut être de finir pendu, mais les vampires, ils les brûlent ! Je ne sens pas une âme de petit bois moi ! Situ tiens vraiment à la sauver, t'as qu'à la prendre chez toi, à Brakmar !

- Pas Brakmar...

Sa voix ne portant guère plus qu'un murmure, Khyrra retrouvait ses esprits. Tous les trois se tournèrent vers elle, s'attendant presque à l'entendre réclamer de nouveau sa fin.

- Ce sera pareil à Brakmar, je n'y suis plus la bienvenue.

- On ne peut pas se rabattre sur Astrub non plus, ça grouille d'espion et il y aura toujours un fou heureux de se payer un Erinyes. Sans compter qu'il est impossible de te maintenir en vie jusque là bas. Je ne vois pas de solution, il faut prendre le risque à Bonta.

Laborieusement, la sacrieuse leva une main pour couper court aux discussions.

- Madretram... Il y a une planque là bas et vous pouvez vous fier à Betheen, il n'ira jamais trahir le clan.

La crate acquiessa : Madrestram était assez mal famé pour ne pas attirer l'attention et l'enirpsa, ancien membre du clan maintenant à la retraite, les aiderait sans retenu, du moins s'il vivait toujours dans le port. Theo semblait lui aussi approuver. En fait, du moment qu'on éloignait sa mère de lui, toute solution lui convenait.

- Par le zaap, ça ne vous prendra qu'un instant et nous n'en sommes pas bien loin. Mais nous n'avons plus beaucoup de temps avant que la place ne grouille de monde et, elle, elle ne va pas passer inaperçu dans cet état, surtout si les corps ont été découverts et l'alerte donnée. Je vous emmène jusque là et vous vous démerdez pour la suite, il faut que je rejoigne mon poste avant la relève.

 Sur ces mots, le iop dégraffa sa cape et la dépose sur les épaules de la sacrieuse. Cette dernière resserra les pans autour d'elle et laissa la chaleur de l'épaisse fourrure la réchauffer.

- Ce sera plus discret ainsi. Maintenant, tu avales ça et on y vas.

Il sortit une petite fiole, l'ouvrit et fourra son goulot entre les lèvres de la sacrieuse. Khyrra eut un haut le cœur à la première gorgée et tenta de recracher le liquide mais Eorh l'obligea à l'avaler jusqu'à la dernière goute. Il ne fallut guère de temps à la potion pour faire effet et Khy s'affaça entre ses bras, inconsciente. Le iop chargea alors la jeune femme sur son épaule, comme un vulgaire balot, pliant sous ce poids mort, puis il fit signe à ses compagnons de se mettre en route.

- Qu'est-ce que tu lui as filé ? Tu t'emmerdes pour pas rand chose si tu veux mon avis...

- C'est ta mère, un peu de respect ! Je ne veux pas qu'elle souffre inutilement.

- Elle a au moins raison sur un point, t'es trop con des fois...

Theodred continua à maugréer tout au long du court chemin qui devait les mener vers la sortie. Enfin, il s'immobilisa devant une nouvelle échelle mangée par une végétation spongieuse et malodorante.

- Vous montez et le zaap sera sur votre gauche, vous n'aurez plus qu'à piquer un sprint. Bye les fous!

Le vampire recula dans le boyaux et sembla s'évanouir soudainement dans les ombres. Sans plus s'en étonner, Lii'Ya entreprit de gravir avec agilité les échelons glissant. Arrivée en haut, elle souleva la lourde plaque de fonte en grognant sous l'effort et jeta un regard circulaire pour s'assurer de la sureté du passage, puis elle fit signe au iop de la rejoindre. Tous deux s'extirpèrent avec soulagement des égouts puants. La ruelle était encore déserte à cette heure, abritée d'un côté par un haut mur ceignant quelque jardin privé arboré et longée de l'autre par un enclos hébergeant une paire de dragodindes encore somnolentes en cette heure matinale. A une centaine de mètres sur leur gauche s'élevait l'arche du zaap. Comme prévu, la place n'était parcourue que par quelques ivrognes attardés ou de commis pressés de rejoindre leur emploi. C'est à peine si les passants leur prêtèrent attention lorsqu'ils franchirent le portail ondulant.

 

Le transport jusqu'à Madrestram dura l'espace d'un battement de cœur. Le port au petit matin était déjà nettement plus animé que la cité blanche, mais pour autant, personne se sembla remarquer le trio plus qu'un autre énième groupe d'aventuriers de retour de quelque escapade ayant mal tourné. Lii'Ya enfila les rues en bonne habituée et les mena rapidement à une maison traditionnelle des quais, que rien en distinguait de ses voisines. La crate déverrouilla l'huis avec célérité et s'écarta pour laisser entrer Eorh et son fardeau.

- Je vais chercher le toubib, installes-la où tu peux et ôtes-lui ces nippes. J'en ai pour une dizaine de minutes maximum.

Eorh pénétra dans l'habitation : le rez-de-chaussée se composait d'une unique pièce, aux murs encombrés de buffets et étagères. Une table massif occupait son centre tandis qu'une cheminée à bois s'opposait à l'entrée et invitait à se réchauffer devant un feu pétillant. Un escalier menait à l'étage où devaient se trouver des chambres ou autre bureau. L'odeur des lieux peu fréquentés imprégnait la maison, mais l'ensemble donnait une impression d'ordre et d'entretien.
Le iop referma la porte d'un coup d'épaule et déposa la jeune femme sur la table avec une infinie délicatesse. Maintenant qu'il était seul pour quelques instants, il laissa enfin transparaitre son émotion.


- Oh Khykhy, mais que t-ont-ils fait ces sauvages?

Avec des gestes emprunts d'une douceur incongrue chez ce guerrier, il dégagea sa cape et caressa avec tendresse le visage de celle qui avait été sa femme et qui maintenant le haïssait. Ses doigts s'attardèrent dans les lourdes mèches brunes, collées de sang et de crasse.

- Si j'osais, j'en couperais une afin de te garder toujours avec moi, même une simple boucle de tes cheveux, tu n'as jamais voulu m'en donner une... Je ne veux pas te perdre...

Lii'Ya choisit cet instant pour rentrer comme une tornade, entrainant dans son sillage un eniripsa âgé mais encore vaillant. Ce dernier écarta le iop sans ménagement et réclamait déjà de l'eau et tel ustensile. Eorh resta figé au milieu de la pièce, comme stupéfait de découvrir un corps massacré alors que le médecin déchirait la toile de jute pour examiner les plaies. Exaspérée, Lii'Ya finit par le bousculer violemment pour l'arracher à sa contemplation.

- Arrêtes de baver et rends-toi utile maintenant que tu l'as arrachée au bourreau. Va nous chercher de l'eau à la fontaine, il va nous en falloir des litres pour nettoyer tout ce sang.

Émergeant comme d'un mauvais rêve, Eorh prit un broc de grès sur une étagère et se dirigea vers la porte. Sur le seuil, il se retourne, l'angoisse crispait ses traits.

- Si elle meurt...

Lii'Ya suspendit son geste et releva la tête. Son regard était aussi glacial qu'une nuit d'hiver et disait avec quelle sévérité elle jugeait le comportement de la sacrieuse.


- Elle devrait déjà être morte selon nos règles. Qui sait le prix que nous aurons à payer pour sa survie...

Une vague de colère traversa le iop. La porte claqua en se refermant derrière lui. Les comptes se solderaient plus tard.

 

 

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