L'odyssée vers l'est (Fraouctor 638) *

(Khyrra / Eorhlinghas)

 

Madrestam, de bon matin. Un Iop est assis sur une charrette faite de bric et de broc, tirée par deux dragodindes de couleurs radicalement opposées. L'une était clairement identifiable comme Eowyn, car c'était une dragodinde d'un rouge flamboyant et qui semblait en avoir vu passer, tandis que l'autre était une dragodinde dorée qui semblait très jeune. Le temps était exécrable, il faisait froid et une bruine tombait, l'on ne se serait pas cru à la mi-jouillier. Le Iop ne regrettait pas d'avoir tant combattu et trimé pour sa longue cape dans laquelle il s'était emmitouflé. Son chargement était quand a lui recouvert par des bâches en cuir de bouftou.

- Je déteste la pluie...

Eorh s'approcha de la taverne du port et sauta de son chargement. Après une bonne minute de tractations, Eorh glissa un kama dans la main de l'aubergiste et put ranger son chariot dans l'écurie, puis entra dans la taverne, s'asseyant à une table. Il prit une soupe de légumes chaude et s'assit auprès d'une fenêtre. Il attendait la sacrieuse, c'était le grand jour.

 

Quai nord de Madrestram. Dans la brume du petit matin, une fine silhouette supervisait le chargement des derniers ballots de fournitures dans la cale du petit mais solide voilier loué au prix fort. Ignorant la pluie qui collait quelques mèches de cheveux sur son visage, elle veillait avec une vigilance de sphinx à ce que rien ne soit oublié, ou encore moins détérioré. Lorsque l’ultime tonneau eut rejoint l’obscurité du ventre du navire, elle se décida enfin à quitter le pont arrière pour adresser quelques mos au capitaine. La sacrieuse regarda le ciel : le soleil commençait sérieusement son ascension, il était temps de rejoindre la taverne, là où devait normalement l’attendre un certain iop. Un rapide regard, tout semblait en ordre. Semblant alors réaliser l’état lamentable de la météo du jour, elle resserra sa cape sur ses épaules et se mit en quête d’un toit plus accueillant.

Le trajet jusqu’à la taverne fut expédié à grandes enjambées, bien moins dû au mauvais temps qu’à l’empressement de se mettre définitivement en route vers leur prochaine destination. La porte s’ouvrit à la volée sur une Khyrra trempée jusqu’aux os, mais qui se paraissait nullement accommodée par l’eau qui lui dégoulinait dans le cou. Ignorant les protestations du patron, elle fonça directement à la table occupée par un iop et s’assit en face de lui sans cérémonie ?

- Tout est prêt, il n’y a plus qu’à embarquer. Et prier de ne pas tomber sur des pirates en maraude…

 

- Espérons que les vents nous soient favorables, ainsi nous nous glisserons sous la brume. Il faut s'armer de courage pour aller la ou nous allons, car c'est vers l'inconnu, et nous ne reviendrons que vainqueurs ou ne reviendrons pas

Le Iop posa la main sur l'épaule de la sacrieuse. On put lire dans ses yeux la volonté de soutenir cette dernière, et un penchant pour le danger et la mort certaine. L'érudition était parfois aussi dangereuse que l'héroïsme.

- J'ai du matos précieux à charger dans le navire, ça nous sera utile. J'ai également prévu une grosse couverture en poil de mulou, ça pue, mais ça tient chaud.

Il faisait rouler entre les doigts de sa main droite un kama. Attendant que la sacrieuse soit prête, lui connaissait les risques, il engagea la conversation, le temps que la pluie se calme

- Es-tu prête Khyrra ?

 

La sacrieuse le regarda, un sourire un peu triste sur les lèvres et pressa légèrement la main posée sur son épaule avant de l'écarter..

- Est-on jamais prêt?

Elle avisa la soupe fumante du iop et réalisa alors qu'elle était aussi trempée qu'une serpillière après un grand nettoyage de printemps. Elle hésita quelques secondes à se servir directement dans la tasse, puis se ravisa et appela un serveur pour qu'il lui apporte la même chose. Pendant que son potager s'amenait, elle retira sa coiffe et sa cape détrempées et les accrocha sur le dossier de la chaise en espérant qu'elles sècheraient un minimum avant de repartir, puis elle entreprit d'essorer ses cheveux, sous le regard désespéré du patron qui fixait la mare en cours de formation.

- Il n'y a plus qu'à charger ton bazar et nous pourrons lever l'ancre. Cela fait des jours que je ronge mon frein quand à ce départ. J'ai l'impression que cela devient de plus en plus urgent...

 

- Et ça l'est. Les murs ont des oreilles, et ça ne m'étonnerait pas que la main de Sacrieur nous empêche d'arriver à bon port, de prendre le fragment, et de repartir.

Eorh but une gorgée de soupe bouillante, il avait besoin de peps pour parler de ces choses horribles qu'il savait.

- Elle aura convoqué des monstres, des tempêtes et aura sans doute mis un émissaire sur notre route. Mais peut-être trouverons nous aussi d'autres ennemis, a vrai dire, je n'en sais rien, et nous ne devrions pas nous en inquiéter tant que nous ne les voyons pas.

Eorh fit faire des acrobaties aériennes a la pièce d'un kama puis la rattrapa.

-
Elystrae va bien ?

 

A la mention de ce nom, son regard s'assombrit et se chargea de tristesse.

- Je l'ai vu il y a quatre jours, avant de revenir à Madrestam. Elle va bien, c'est une petite fille pleine de vie qui grandit si vite... Et je la vois si peu... Jusqu'à présent, c'était "supportable" autant que se peut, mais elle commence à poser des questions... Bientôt, je ne serais plus qu'une étrangère et elle finira par m'oublier.

Un silence gêné fit suite à cette déclaration. Le serveur apportant la soupe commandée par la sacrieuse apporta une distraction bien venue. Khyrra le remercia d'un sourire et lui glissa les kamas dus avant de se plonger dans la contemplation du breuvage.

- Veux-tu que je te dise, nous sommes totalement fous de nous lancer après des chimères ; moi d'y croire et toi de m'y suivre...

Ne sachant comment le remercier, elle avala une gorgée fumante de la soupe et manqua s'étrangler sous la brûlure de la boisson.

 

- C'est mon devoir, en tant qu'ami, de te soutenir et de t'épauler en toutes circonstances. J'ai des informations, et nous nous lançons dans l'épopée de nos vies. A cœurs vaillants, rien d'impossible.

La pluie cessait doucement sur les cotes, mais l'impossibilité de distinguer les bateaux qui venaient de quitter le port indiquait clairement qu'il n'en était pas de même pour la haute mer. Le Iop vida sa soupe d'un trait et rangea son kama en argent. Il se leva et sa plaça derrière Khyrra, l'embrassant furtivement dans le cou.

- Il va falloir partir. Ne laissons pas la marée empirer.

Il se releva et ses yeux trahirent fugacement une légère peur, effacée par de la détermination. Enfilant ses peaux de bêtes violettes, il ajouta ces mots.

- C'est le moment de dire une grande phrase, je crois.

 

Khyrra finit sa tasse d'un seul trait, sans grimacer cette fois, la chaleur c'était vaguement dissipée, puis elle leva un regard étrange vers le iop.

- J'ai oublié de te prévenir... J'ai le mal de mer...

Elle baissa les yeux, visiblement honteuse, ses épaules tremblotant comme si elle sanglotait. En tendant l'oreille par dessus le brouhaha de la taverne, on pouvait même percevoir de petits bruits. Puis, n'y tenant plus, la sacrieuse se renversa sur sa chaise et éclata de rire à en perdre haleine. Reprendre son calme lui demanda un effort de volonté surhumaine, surtout en voyant le visage déconcerté du iop.

- Ben quoi? Tu voulais une grande déclaration non?

Essuyant une larme et inspirant profondément pour chasser les dernières traces d'hilarité, elle repoussa son siège et se leva. Passant à côté d'Eorh, elle lui colla une claque dans le dos pour le pousser vers la sortie et ils sortirent sous le ciel gris mais désormais moins humide.

- Saloperie de temps... Je serais superstitieuse, je dirais que c'est de mauvais augure pour le voyage, comme si le ciel nous pleurer déjà... Un voyage sans retour...

Khyrra le guida sur les quais, jusqu'à leur navire. Au moment de monter à bord, elle arrêta le iop par la manche et lui glissa à voix basse.

- Par contre, je n'ai jamais aimé les voyages en haute mer. Trop d'eau... Pas assez de solide... Spas sain ça, on ne sait pas ce qui se balade sous nos pieds...

 

Suivant Eorh, les deux dragodindes et leur chargement s'étaient approchés du navire. Et, en même temps que leur maître, s'étaient arrêtées au niveau du navire. Le Iop toisa l'embarcation, et sourit, regardant khyrra, tenta de la rassurer.

-
La pluie arrose les graines de l'audace pour donner les plants de la victoire.

Content de sa phrase, le Iop sourit et fit craquer ses jointures, tandis qu'il ouvrait les sangles qui maintenaient sa cargaison.

-
Enfin, en général, parce qu'elle peut aussi nous noyer dans l'oubli. Tu vois, moi aussi je sais faire dans l'humour, héhé.

Ouvrant un sac, Eorh tira de celui ci quelque chose qu'il cacha au creux de sa main.

-
C'est vital et précieux, alors je préfère faire ça maintenant...

Eorh enlaça Khyrra et sembla lui masser le cou, mais après quelques secondes, il se retira et cette dernière avait désormais quelque chose autour du cou. C'était un pendentif argenté, monté sur une chaîne de même couleur. Il était serti d'un saphir et d'un écrin d'épines métalliques.

-
Médaillon d'insubmersibilité corporelle, six heures de durée. Enchantement maison, et plus que vital. Contre certaines peurs, ça s'avère utile de pouvoir marcher sur les eaux.

Eorh sourit à Khyrra, et leva un sourcil pour titiller la sacrieuse qu'il savait très fière. Un peu d'humour et de détente pendant ce moment de tension l'aiderait à passer ce cap.

 

Khyrra prit en main le pendentif et entreprit de l'étudier, perplexe et pas très convaincue des talents conceptuels du iop.

- Merci, c'est....

"Moche, comment peut-on fabriqué un truc aussi atroce? Et va falloir que je me trimballe CA pendant tout le voyage! Ohhhh Sacrieur, tu s'acharne surmoi là, c'est pas loyal comme combine..."

- Gentil de penser à moi. Je ne sais pas...

"Ce que je vais en faire. Le balancer malencontreusement par dessus le bord à la première occasion peut-être."

- Comment te remercier...

Ravalant sa fierté, elle tourna les talons et embarqua sans plus attendre, laissant Eorh se débrouiller avec son bazar. Après tout, elle s'était tapé tout le boulot précédant, il pouvait bien charger ses quelques bouquins lui même... Et surtout, elle n'avait qu'une envie : se débarrasser de ses vêtements trempés et enfiler une tenue plus confortable.

 

Le chargement, en apparence gargantuesque, fut rapidement expédié. Il était composé en grande partie de livres et de cartes, d'outils métalliques et d'éléments de survie. Inspectant la stabilité de l'attache qui retenait le matériel en fond de cale, il sourit de manière ravie.

- Voila qui ne bougera pas de sitôt.

Puis il entreprit de charger des potions et la célèbre couverture en poil de mulou dans la cabine. Perdu dans ses pensées, il remarqua l'absence d'un second lit dans la cabine.

-
Ah... Ça risque de poser problèmes... OH ! pardon !

Le Iop, occupé a compter dans sa tète les coordonnées qu'il devrait calculer sur les astres pour s'orienter correctement, n'avait pas vue Khyrra déshabillée et donc presque dans sa nudité. Il se retourna vivement, pour ne pas l'offenser.

 

Khyrra sourit devant l’embarras du iop, mais ne fit rien pour y remédier et continua son séchage.

- Je t’ai connu moins pudique. Il y a quelques années, tu ne te serais pas détourné, bien au contraire. Suis-je devenue si vieille et ridée ?

Sur un petit rire, elle posa sa serviette pour farfouiller dans le sac éventré sur la banquette et en tirer une tenue sèche qu’elle enfila en surveillant Eorh du coin de l’œil. Celui-ci n’avait pas bougé d’un poil, mais elle le sentait partagé entre la gêne, la volonté de ne pas la froisser et une envie bêtement masculine de la contempler à défaut d’avoir le droit de la toucher. Saisissant un peigne en écaille de tortue de Moon, elle entreprit de démêler sa longue chevelure.

- Tu peux te retourner gros bêta, il n’y a plus rien à cacher de visible. Mais ça risque d’être coton si tu me joues cet air chaque fois que l’on va devoir dormir. Je n’ai pas trouvé de navire de croisière avec deux cabines séparées disposé à partir pour l’inconnu…

 

- Non, bien sur que non, ça me dérange pas. Sans mentir, ça serait plutôt agréable. De l'age, ta beauté n'a pas souffert...

Eorh se retourna, il s'était laissé prendre par la surprise, sa plus grosse faiblesse. En effet, il détestait l'imprévu, enfin celui qui était a sa portée. Et ce n'était que par pur réflexe qu'il s'était retourné, pour ne pas constater a nouveau la beauté de Khyrra.

- Ce sera suffisamment confortable je pense, par contre, on risque d'avoir très froid. Selon mes bouquins, les courants amènent du vent froid, voire glacial la nuit, suite a une erreur élémentaire qui vient de je ne sais ou... Du coup, j'ai été faire faire des trucs en fourrure, c'est très laid, ça pue atrocement, mais on ne gèle pas sur place.

Eorh fit une pause et regarda Khyrra de haut en bas. Elle n'affichait aucun signe de faiblesse, et dieu que ce fut encourageant. Il fit un clin d'œil et s'assit sur le lit.

- Je crois que tout est prêt, besoin d'aide pour manoeuvrer ?

 

- Je paye des gens assez cher pour naviguer, je ne vais pas commencer à me fourrer dans les pattes des marins. Ils ont leur boulot, j’ai le mien.

Dissimulant à grand peine un soupir de lassitude, elle s’assit à côté d’Eorh.

- Déjà, profitons du début du voyage jusqu’à Pandala pour nous refaire des forces. Je n’ai toujours pas totalement récupéré depuis…

Elle grimaça et secoua la tête pour chasser ces sombres souvenirs. Sa peau gardait encore les marbrures plus claires dues à la cicatrisation des brûlures, et malgré toute sa volonté, elle devait bien reconnaître qu’elle avait connu des jours meilleurs. Mais malgré ses doutes, elle se forçait à afficher son habituel tempérament inébranlable. Ne jamais montrer ses faiblesses, pas même à ses proches, jamais.

 

- Hmm...

Le Iop se souvenait avec difficulté de la raclée infligée par Ahanselm et ses soldats. Il gardait une impression amère de cet échec cuisant. Il s'allongea a coté de Khyrra assise. Son manque de sommeil commençait à le rattraper.

- Ouais... je suis... à bout la...

Ses limites atteintes, le Iop sombra quelques secondes dans l'inconscience. Il avait eu beau caché son mal, ses blessures n'étaient pas complètement refermées. Il jeta un regard rassurant à Khyrra.

"Pas maintenant..."

Du sang suintait de la blessure d'Eorh, il tenta de se relever, mais manqua de tomber.

 

La sacrieuse remarqua le soudain accès de faiblesse du iop. Sentant de l’humidité sous sa main alors qu’elle le forçait à s’allonger, elle ouvrit sa tunique et découvrit la plaie ouverte. Secouant la tête, elle le houspilla tout en cherchant de quoi y remédier dans ses affaires.

- Crétin de iop, tu ne pouvais pas le dire ! Et moi, je t’entraîne vers la mort alors que t’es même pas fichu de te sauver toi-même !

Sous ses dehors cassants, elle s’inquiétait. Servir la déesse des martyrs lui offrait une constitution apte à récupérer au-delà du commun des mortels, et malgré cela, elle n’était pas encore au mieux de sa forme. Elle aurait dû se douter qu’Eorhlinghas était loin d’être sur pied. Elle extirpa une trousse de premiers soins de son sac et étala son contenu sur la couchette.

- C’est bien que mes parents étaient bouchers et que j’ai quelques notions, mais je n’ai aucun talent de guérisseuse, donc je vais me contenter de te charcuter. Et reporter notre départ jusqu’à ce que tu sois vraiment en état.

 

- Non, c'est rien... C'est un stigmate... a vie.

Eorh savait le prix qu'il avait payé pour guérir assez vite. Cette blessure ne serait jamais guérie totalement. L'age les avait marqués, et cette blessure, infligée par une arme magique avait laissé des traces. Et pour reprendre une carrière de guerrier si vite après une blessure mortelle, il fallait ruser avec les règles de la vie.

- Je ne serai jamais vraiment en état... Ce stigmate est le prix que j'ai payé pour avoir été battu contre Ahanselm... Il ne guérira jamais...

Le regard du Iop se baissa, conscient de la traîtrise involontaire qu'il avait faite à sa plus grande amie. Puis son regard se tourna vers l'imposante masse de potions qui avait apporté.

- Peux-tu me donner une fiole, s'il te plait ?

C'est le regard honteux que le Iop désigna les remèdes qu'il avait concocté pour palier a son secret honteux.

 

- Tu es sûr que…

Khyrra protestait pour la forme, mais elle savait qu’elle ne pourrait rien apporter au iop pour améliorer sa santé, elle n’était pas guérisseuse et risquait plus de le faire souffrir pour rien que de l’aider en quoi que ce soit. Elle rempila ses instruments sur la toile huilée qui leur servait de trousse et roula soigneusement le tout. Qui savait s’ils n’allaient pas bientôt leur être vitaux ? Puis elle reporta son attention sur l’amoncellement de potion et commença à farfouiller dedans.

- Laquelle ? La rouge, la bleu ? Petite fiole, grosse bouteille ? Rah je déteste l’alchimie ! C’est un véritable capharnaüm ton truc, comment peux-tu t’y retrouver ? Si ça se trouve, ça va finir par nous péter à la tronche et on finira dévoré par les kralamours. Magnifique épopée, le iop et la sacri bouffés par des mollusques…

Eoh lui indiqua une petite fiole couleur sang, qu’elle s’empressa de lui apporter. Des cris leur parvinrent à travers la charpente du navire, en provenance du pont. Puis l’embarcation tremblant et bondit d’un seul coup en avant, lorsque le vent gonfla ses voiles, manquant déséquilibrer la sacrieuse qui se rattrapa à ce qu’elle put mais réussit tout de même à sauver le précieux flacon..

- Nous partons. Tu ferais mieux de te reposer pendant toute la durée du voyage, ça ne pourra pas te faire de mal. Je sens que nous aurons maintes épreuves à traverser…

 

- L'alchimie est un art tu sais...

Eorh sourit, la perte de sang s'estompait petit à petit. Il n'aurait pas à entendre parler du stigmate jusqu'à la prochaine fois ou il se manifesterait. Il ferme doucement les yeux et entreprit de se reposer. Quand soudain il se souvint de quelque chose de vital, il sortit une carte avec un itinéraire.

- Si je suis plus en état de l'expliquer, voila notre itinéraire, pour le début en tout cas.

Puis, la potion fit effet et plongea Eorh dans un long sommeil reposant. Pendant ce temps, la brume se levait à l'extérieur, et l'on ne vit plus à cinq mètres, si bien que la tension des marins était à son comble.

 

- Reposes-toi

La sacrieuse, elle, était trep fébrile pour songer à fermer l’oeil, aussi remonta-t-elle sur le pont. Elle s’installa à la poupe, là où elle ne gênerait personne, et regarda la terre s’éloigner, noyée dans la brume.

- Z’avez l’mal de mer m’dame ?

Surprise, Khyrra se retourna. Trop préoccupée, elle avait totalement fait abstraction du monde extérieur, comme hypnotisée par l’eau sombre de la mer fendue par le sillage du voilier. Le mousse, car il ne s’agissait que d’un gamin d’une dizaine d’année tel qu’on en trouvait sur tous les navires pour apprendre le métier – et se coltiner les corvée, réitéra sa question.

- Z’avez l’mal de mer m’dame ?

- Non du tout, c’est juste que… je suis mal à l’aise, j’ai peur de la haute mer.

Elle se détourna et murmura :

- Le rivage est déjà si loin…

Le mousse rit dans son dos.

- On dit qu’vous êtes une grande guerrière, mais su un bateau, vous valez pas mieux q’tous ces terriens !

Khyrra se vexa sous la remarque et ignora le reste du babillage du gamin, qui finit par retourner à ses tâches, rappelé à l’ordre par un matelot plus âgé. Au fond avait-il raison, à quoi pouvait-elle bien servir à cet instant, elle qui ne connaissait que le métier des armes. Elle soupira. En réalité, elle prenait de plus en plus conscience de la vacuité de son existence.

- Je suis morte à Cania ce jour-là, je ne suis plus qu’une coquille vide, sans objectif, sans rien pour me raccrocher. J’ai échoué…

Les jours s’écoulèrent ainsi, la sacrieuse se morfondant sur le pont, partagée entre espoir et détresse, et le iop récupérant dans leur cabine. La brume avait peu à peu fait place à un épais brouillard, ce qui ne manqua pas d’alimenter craintes et superstitions au sein de l’équipage. Le capitaine vint les trouver un soir, au changement de quart.

- Nous naviguons à l’aveuglette, uniquement guidés par une boussole et les étoiles entre deux nappes de brouillard. A ce rythme, nous allons devoir mettre en panne jusqu’à ce qu’il se dissipe. Nous sommes trop proches des côtes de Pandala, ce serait prendre un risque inconsidéré pour peu de bénéfice. Ca va entamer nos réserves mais nous ravitaillerons à la prochaine relâche.

Le duo approuva, mais Khyrra grimaçait intérieurement. Des frais supplémentaires, voilà qui allait achever de la ruiner. Elle espérait qu’il lui resterait suffisamment de liquidités pour achever le voyage, s’ils en réchappaient…

Quelques heures plus tard, les voiles furent effectivement affalées et tout le monde du prendre son mal en patience dans cette oisiveté imposée par les éléments. Si les marins avaient toujours de quoi s’occuper avec les tâches courantes, pour leurs deux passagers, c’était plutôt morne plaine. Eorh passait son temps partagé entre sommeil et études de ses bouquins. Khyrra avait fini par abandonner toute tentative de lecture, malgré toute la passion qu’elle vouait aux livres, rebutée par l’hermétisme des manuscrits. Elle s’astreignait donc de longues heures d’entraînement sous le regard intéressé des marins, enfin, plus attirés par ses formes que par s techniques, trouvant parfois parmi eux un adversaire volontaire désigné d’office pour des mains un peu trop baladeuses. Seul son chacha semblait trouver le voyage à son goût, entre chasse aux sousouris dans l’obscurité de la cale et siège assidu de la cambuse à l’heure des repas.

Une petite semaine s’écoula avant que la navigation ne redevienne possible, mais une légère brume les poursuivait tel un linceul de sombre présage. Ce fut une voile noire surgissant de la brume alors qu’ils viraient au large d’une de ces petites îles parsemant les côtes de Pandala qui brisa leur routine morose. Très vite, il devint évidant qu’avec le vent pour lui, fonçant droit sur eux, ses intentions étaient loin d’être pacifiques. Khyrra dégringola l’escalier et fit une entrée fracassante dans leur cabine, faisant choisir un amoncellement de livres poussiéreux.

- Bouges-toi le cul, sinon il va finir tailladé comme le lard qu’on s’apprête à faire frire !

Sans rien ajouter, elle ouvrit son sac et en sortit son équipement qu’elle effila dans la précipitation. Les dagues à la main, elle se redressa pour voir que le iop n’avait pas bougé d’un poil. Un sourire ravi se dessina sur son visage, elle reprenait vie après cette longue période d’inactivité.

- Des pirates ou que sais-je ! En tout cas, peut importe, voila enfin de l’animation !!!

 

Le Iop sortit de sa méditation avec une excitation débordante. Il saisit son épée et grimpa les escaliers quatre a quatre, difficilement suivi par Khyrra; Le Iop qui avait passé beaucoup de son temps, y compris la nuit, blotti dans les couvertures,semblait pouvoir tout affronter. De ses lectures et de ses remèdes nécessitant un repos total, il avait tiré une envie de combattre titanesque. Il déclara :

- Comme diraient beaucoup de gens dans ces moments la... Ça va roxxer chérie.

Plus loin, sur le pont de l'imposant navire pirate, un homme se tenait. C'était un xélor, monté sur des échasses, non pas pour calmer un complexe naturel et général, mais pour obtenir un meilleur angle de vue. Son nom est Drown. Il souffle dans un cor léger signe au bateau d'éperonner pour aborder.

-
Ils sont idéalement placés. Vises la poupe.


- Bien Capitaine, juste, le choc risque d'être violent et...


- Vous avez peur ?


- Non, ce sont pour vos échasses, vous risquez de tomber.


- Tsss

Le Xélor regarda son officier et descendit de ses échasses, il alla chercher un marteau et attendit l'impact inévitable avec une joie non dissimulée... Tandis que de l'autre coté, un Iop provoquait et rassemblait au son de :

- Renvoyons ces tapettes chez leurs mères ! LES PIEDS DEVANT !

La trirème percuta avec violence le bateau, projetant quasi tous les deux équipages a terre. Les griffes de la figure d'éperon percèrent le bois au dessus de la ligne de flottaison, ce qui ne causa pas de danger immédiat de submersion, en revanche, elles y restèrent bien accroché : le bateau était lié a son alter-égo. Puis, il y eut un léger moment de stress, et enfin, des cris gutturaux, alors que des planches étaient installées sur l'avant de la trirème pirate et qu'une première vague s'y engageait. Tous les regards de l'équipage se posèrent sur le Iop et la sacrieuse, et cet instant de flottement ne dura pas, le Iop avait déjà bondi au devant des ennemis.

- Pirates, rebroussez chemin vivants, tant que vous le pouvez encore. Nul ne saurait nous arrêter.

Le Capitaine Drown avança doucement, il serait en personne dans la seconde vague et appréciait une bataille sur une mer qui commençait à se déchaîner, tandis qu'une tempête avait cédé place au calme de ces semaines.

 

Khyrra laissa le iop charger la mêlée et resta quelques minutes à laminer la première vague. Les pirates étaient certes nombreux, mais ne valaient pas triplette face aux deux ex-mercenaires, habitués à affronter les pires créatures de ce monde. Quand on se battait pour gagner sa vie, on faisait le maximum pour en sortir vivant et jouir de la récompense, et cela impliquait d’être meilleur que ce qu’on avait en face. La seule différence avec la situation actuelle était que la paye ne serait qu’un sursis de plus sur le chemin de la mort, aucun or étincelant, aucune relique fabuleuse, uniquement rester en vie.

- Bon, il s’est assez amusé tout seul, à ce rythme, il ne va plus rien me rester…

Nonchalamment, sans cape voletant derrière elle, les dagues à la main, elle s’approcha de la mêlée. Une poignée de pirates se détacha alors du gros du combat et se dirigea vers elle, leurs visages balafrés tordus par un rictus de colère devant cette femme qui prétendait s’opposer à eux. La sacrieuse s’arrêta et prit une pose aguicheuse et envoya un baiser aux rustres, histoire de les provoquer et les rendre complètement fous.

- Allez, mes choux, venez voir la charmante Khykhy…

Songeant déjà à toutes les réjouissances qu’ils allaient lui faire subir, les pirates foncèrent sans plus se poser de question, bien décidé à lui faire ravaler son arrogance. Khyrra soupire mais ne bougea pas d’un poil, prête à réception le colis.

- Raah ces hommes, tous pareils…

Lorsque le premier arrive sur elle, elle esquiva le sabre pointé sur elle et se pencha. Emporté par son élan, son adversaire, bascula au dessus elle et elle lui planta une dague en plein cœur avant qu’il n’ait eu le temps de réaliser. Mais déjà, le deuxième pirate était sur elle et elle n’eut qu’à tendre son arme libre pour le cueillir à l’estomac. Elle arracha ses dagues des cadavres d’un geste sec et pirouetta pour trancher deux profonds sillons dans la gorge du troisième. L’homme lâcha son coutelât et porta les mains à sa gorge, tandis qu’un flot de sang jaillissait et arrosait la sacrieuse. Ses coups étaient simples, nets, avec l’assurance d’une longue pratique. Elle se battait à l’économie, n’y mettant pas plus d’énergie que nécessaire, le risque principal dans ce genre d’affrontement étant bien plus de s’épuiser et de se retrouver à la merci de l’ennemi que de se prendre un mauvais coup.

Le dernier pirate stoppa net sa course en voyant le résultat de l’affrontement qui n’avait pas duré plus de quelques secondes et recula alors que Khyrra s’avançait à sa rencontre. Il eut vite fait d’arriver à la rambarde éventrée par l’éperon, et ses derniers pas se perdirent dans le vide du pont éclaté. Il disparut dans les profondeurs béantes, un choc sourd accompagné d’un hurlement d’agonie annonçant sa fin. Mais déjà, Khyrra avait reporté son attention sur la galère adverse. Là, derrière la première ligne de combat, elle aperçut un xelor qui hurlait des ordres. Les yeux de la sacrieuse se réduisirent à deux minces fentes : ce nabot devait être le chef de ces soudards. Une coopération plus tard, elle avait rejoint l’autre bord et se taillait un chemin vers sa prochaine cible.

 

Faucher des vies, encore et encore. La mêlée n'avait rien de bien intéressant. Il n'y avait dans les adversaires du Iop ex-mercenaire aucun ennemi valable seul, juste une masse, ce seul nombre était leur avantage, et encore, il était biaisé par l'étroitesse du pont d'abordage. Eorh faisait de grands mouvements, destines non pas a blesser, mais a repousser une première vague agressive, mais ne put la contenir, et se contenta de reculer en tranchant les membres d'un malchanceux. Eorh eut la chance d'être secouru dans sa retraite par l'équipage qui se concentrait, surpris par une vague importante.

- Ils vont nous massacrer...


- Aucune chance, ils ne font pas le poids.

Eorh ferma les yeux. Il devait se concentrer pour que les dommages qu'il infligerait a ses ennemis par sa magie n'affectent pas son embarcation. Il se concentra de toutes ses forces et ouvrit soudainement les yeux, alors que des éclairs tombaient sur l'avant de la trirème pirate. La plus dure partie de l'épreuve était de ne pas se laisser emporter dans une soif de destruction : au prix d'un effort considérable de volonté, il n'enchaîna pas sur un sort plus destructeur et se contenta de réciter quelques incantations qui l'entourèrent d'une aura de puissance commune a tous les Iops.
Soudain, alors que visiblement la première vague avait échoué, une seconde vague prit aussitôt le relais à étouffer les défenseurs déjà occupés.

- Vous n'avez pas le choix, rendez vous ou mourrez.

Une fine poudre tomba alors du ciel, elle semblait engourdir tous ceux qu'elle touchait, et, alors que le Xélor prévoyait une autre surprise a envoyer a ses ennemis, il en vit une qui était soudainement apparue au beau milieu de ses hommes. Contre tout sens tactique, il décida de se ralentir lui même, ainsi que tout le monde. Il invoqua un peu de la magie que son dieu lui donnait et créa une zone de flou, ou tout semblait être plus lent, plus mou. Puis, profitant de ce laps de temps, invoqua, devant lui, un cadran qui bloquait l'accès a sa personne sur l'étroite trirème.

-
Je ne sais pas qui tu es, mais tu vas morfler.


- Pas autant que toi.

La voix grave du Iop retentit, il avait, d'un bond, coupé court a la mêlée dans le but de saboter les attaches de la trirème a leur embarcation. D'un sort de souffle puissant, il expédia le cadran a la mer, laissant le Xélor surpris face a la sacrieuse qui arrivait sur lui. L'instant d'après, le Iop avait disparu.

- Raah, mais pourquoi l'on vient toujours casser mes plans ?

Il invoqua des ralentissements sur la sacrieuse, essayant d'amortir son arrivée au possible.

 

Les pirates qui avaient été témoins de la première offensive de la sacrieuse firent tout leur possible pour ne pas se trouver sur son chemin, quitte à sauter par-dessus le bord. Maculée de sang, ses dagues goûtant du liquide vital, le regard vide caractéristique de ceux de sa race, Khyrra offrait, il fallait bien le reconnaître, une vision de cauchemar, et le sourire découvrant ses dents n’arrangeait rien au portrait. Quant aux autres suffisamment inconscients pour s’opposer à elle, ils connaissaient une fin aussi funeste que rapide. Ceux que les assauts ne mettaient pas à mal finissaient tailladés par les lames cruelles, sans éveiller plus de sentiments que la satisfaction d’éradiquer de la vermine, chez la sacrieuse.

Mais bientôt, il ne se trouva plus personne entre elle et sa proie. Là voyant, le xelor tenta de la bloquer avec un cadran, qui finit à la mer, dégagé par un souffle du iop. Khyrra ne se retourna pas vers son compagnon, mais lui adressa un remerciement muet. La fin du combat était proche, elle savait qu’une fois le chef hors course, les autres n’auraient pas le cœur à continuer inutilement l’affrontement. Ils se rendraient, espérant obtenir ainsi un chouilla de clémence, même si, en ce qui la concernait, Khyrra ne ferait pas de quartier, la clémence et le pardon ne faisant pas parti de qualités premières.

Déjà prête à tourner la page, elle fut surprise lorsque l’air semblant se muer en une compote épaisse, le goût en moins, qui entravait ses mouvements. Elle comprit que le xelor se jouait d’elle et finirait par la réduire à l’impuissance si elle ne réagissait pas au plus vite. Il lui restait peu de temps pour contre-attaquer, aussi se concentra-t-elle. Lesmains tendues devant elle, elle invoqua les tentacules d’attirance qui enserrèrent le nabot et le tirèrent, jurant et gigotant comme un poisson hors de l’eau, à portée de punition. Le sortilège partit sans prévenir, grognant sous le contrecoup du sort, et défonça le thorax du xelor. Khyrra n’avait pu y mettre toute sa puissance, et d’ailleurs elle avait besoin qu’il résiste encore quelques instants.

- Quand on veut jouer dans la cours des grands, faut s’en donner les moyens, sale nain !

Elle ramassa Drown par l’encolure de sa tunique et plaça une dague sur sa gorge, laissant le métal trancher les bandelettes et s’enfoncer dans la chair parcheminée d’en dessous.

- Rappelles tes hommes, je suis d’humeur massacrante aujourd’hui, il serait dommage que tu en fasses les frais…

 

La situation était mitigée. Si le nombre des assaillants avait surclassé les défenseurs, ceux ci affichaient une résistance sans fatigue. La vaillance des deux ex-mercenaires y étant pour beaucoup, l'on ne compta qu'un mort du coté de l'équipage au moment le plus critique qui ne tarda pas à arriver. En effet, Drown, le capitaine désespéré utilisa la magie de Xelor pour fuir d'un mètre et bombarda de toutes ses forces la sacrieuse qui se retrouva bien vite clouée au sol.

- Alors ? On a plus de forces ?

Le Xélor se savait mort, mais il voulait emporter quelqu'un d'autre avec lui. Et Pourquoi pas cette sacrieuse, se dit-il. La blessure de son cou le brûlait atrocement, et lui faisait prendre conscience que ce matin, il n'aurait pas du se lever. Il leva haut son marteau et l'abattit sur la sacrieuse paralysée. Il voulait frapper a nouveau mais fut projeté un mètre en arrière par un coup de pied en plein visage administré par un iop ayant traversé la marée des fuyards.

- Enfoiré !

Le Xélor n'avait désormais plus d'espoir. Il voyait autour de lui sa bande de pirates exterminée ou en fuite. Rien ne le retenait plus, et pourtant, le courage de la fin brave ne vint pas : il pensait fuir. Mais le Iop qui s'avançait contrariait ses plans.

- Tu va payer pour ce que tu as osé faire à Khyrra...


- Tu ne seras bientôt plus capable de lever le bras...

En effet, la magie xélor fit vite effet sur Eorh qui tomba a genoux, et Drown put se mettre aisément a préparer sa téléportation. Cependant, sa magie avait cessé de faire effet sur Khyrra, qui retrouva sa liberté de mouvement pendant que le Xelor incantait.

 

Sentant l'emprise du xelor se réduire progressivement, Khyrra put se mettre à genou, le souffle encore court, pour constater qu'elle était face à un dilemme : intervenir pour sauver le iop et laisser filer Drown grâce à la téléportation qu'il était visiblement en train de préparer, ou stopper le nabot en laissant Eorh à son triste sort. Il était certain qu'elle n'aurait ni le temps ni les moyens matériels de réaliser les deux successivement. Pourtant, elle choisit une troisième option, beaucoup plus aléatoire. Elle marmonna une rapide incantation et un boomerang immatériel apparut dans sa main. N'ayant qu'une maitrise imparfaite du sortilège, elle jouait son va-tout.

- Oh! Sale nabot!

Entendant la voix de celle qu'il pensait hors course, le xelor détourna son attention de son incantation pour voir un éclat brillant fondre sur lui. L'arme enchantée le traversa de part en part, instillant sa magie destructrice dans son corps et lui arrachant son énergie vitale, avant de revenir vers la sacrieuse et de s'estomper.

Drown affichait encore un air consterné lorsque son cadavre s'effondra sur le pont, le boomerang ayant eu raison de lui alors qu'il était déjà sérieusement amoché par la punition.

Voyant le capitaine gisait aussi mort qu'on peut l'être, les pirates connurent un instant de flottement dans leurs rangs. Poursuivre le combat face à deux fauves déchainés sans quelqu'un pour les motiver leur semblait bien vain. La plupart jetèrent leurs armes et se rendirent, les autres choisirent la fuite et sautèrent à lamer vers la terre visible à l'horizon.

Khyrra essuya ses dagues sur le corps encore chaud du xelor et rejoignit son compagnon.

- Que fait-on de ces sauvages?

La question était plus que rhétorique. Tout dans son attitude, sa voix, son regard, disait qu'elle n'en avait pas fini avec le sang ce jour-là.

 

Eorh se releva, et reprit son épée en main. Il avait trop subi pour éprouver de la pitié. Sa devise était de ne montrer une faiblesse à aucun ennemi, pour que seuls tes alliés puissent te seconder sans que tes ennemis les attaquent. Une devise obscure dont seul le Iop connaissait le sens si il y en avait un. Bref, que ce soit par fidélité a sa devise ou par colère, le Iop trancha la tête d'un des prisonniers avec le plus grand sadisme que ce dernier eut vu.

-
C'est un crime que de tuer des prisonniers, s'exclama l'un des marins.


- Tu comptes me dénoncer ? Tu comptes me faire enfermer pour avoir sauvé ton petit cul ?


- Je suis... désolé.


- C'est ce qu'ils disent tous. Massacrez moi ces pirates.

Eorh reprit son travail de boucher, il avait souffert le martyr de sa vie de paria, de ne pas pouvoir être accueilli quelque part que par nécessite ou haine. Il défoula sa frustration pendant quelques minutes, et sous son inspiration, les marins firent de même. Quand tout le monde eut tué ceux qui restaient, l'on se regarda, couverts de sang d'hommes sans défense. La culpabilité commença a monter sur le navire, alors que Eorh, détrempé du fluide carmin, regardait Khyrra de dos.

- Ca va ? lui demanda-t-il en lui posant la main sur l'épaule.

Il n'osait pas lui dire qu'il n'y avait pas de temps à perdre, que l'on devait repartir illico. Il était trop délicat avec elle, il se prit cependant a dire :

-
Il va falloir y aller.

 

La sacrieuse se retourne lentement : dans ses yeux se lisait encore la furie qui l’avait animée lors du massacre. La pitié, le pardon, ces valeurs qu’elle avait toujours considéré comme faible, tout cela était bien loin à cet instant. En temps normal, Khyrra passait pour quelqu’un de relativement fréquentable, tant qu’on ne la contrariait pas, mais elle venait de dévoiler une autre facette beaucoup plus sombre, héritée de la lointaine époque où elle servait encore Brakmar. Elle aussi couverte de sang, elle semblait en dehors de toute réalité. Un frisson la parcourut et elle rengaina ses dagues.

- Ca va, oui, t’en fais pas. J’ai l’habitude…

Elle promena son regard sur les cadavres amoncelés sur le pont ; beaucoup plus venaient moins du combat que du déchaînement de violence vengeresse qui avait suivi. Cette vermine aurait fini au bout d’une corde de toute façon, ils n’avaient fait qu’abréger leur attente du châtiment qui leur était dû.

- Il faut déblayer ça, les requins se chargeront des funéraires.

Pourtant, personne ne bougeant, comme autant de statues de cire oublier dans un atelier. Trancher des gorges leur avait permis d’expier leur peur de mourir et la haine qu’avaient tous les marins envers les pirates, mais maintenant, ils étaient tous engourdis par le contrecoup, eux pour qui tuer n’était pas un métier.

La sacrieuse soupira. A ce rythme, ils n’étaient pas prêts de reprendre la mer. Elle empoigna le capitaine et lui assena deux gifles bien senties.

- Fais bouger tes hommes ! Je ne vous paye pas pour bailler aux corbacs. Ils sont morts. Vous les avez tués. C’est fait. Regretter ne changera rien, à par NOUS faire tuer. Il faut se débarrasser des cadavres et surtout, libérer le navire de la trimère. Allez !!!

Pour donner du point à ses paroles, la sacrieuse, jeta quelques corps à la mer puis sautant sur l’éperon coincé dans la coque pour trouver une solution. Au dessus d’elle, les marins sortirent peu à peu de leur léthargie, admonestés par les cris de leur capitaine, bien trop terrorisé par les actes de ses passagers pour oser les contredire.

Dans l’enchevêtrement de bois brisé, Khyrra peinait, lorsqu’elle sentit une présence s’immiscer derrière elle.

- C’est mal barré, je ne vois vraiment pas comment nous tirer de là… Ca va nous prendre des heures à tout débiter à la hache…

- Et on n’a pas ce temps. Une tempête se lève. Et elle s’annonce fameuse…

Malgré elle, Khyrra blémit.

Tout le monde resta figé suite a cette annonce. Le Iop resta quelques secondes a observer la houle et les deux bateaux imbriqués, puis il descendit et entreprit de tout ranger convenablement : ses manuscrit, ses potions et ses affaires, ainsi que celles de Khyrra au plus vite. Lorsque tout fut a peu près remis de façon compacte, il décida de remonter sur le pont.

-
Tirez bon sang !

Le capitaine s'époumonait, après avoir fait débarrasser les cadavres, il s'efforçait, avec une certaine peur frénétique, d'aider Khyrra à décoincer le navire. Le Iop remontait alors qu'une pluie fine commençait à tomber, immédiatement remplacée par une énorme pluie d'orage. Des nuages noirs firent soudainement leur apparition, d'une manière trop brutale et instantanée pour être l'œuvre de mère nature. D'autant que la forme des nuages laissant peu de doute quand a leur but sinistre : on eut dit des crânes, à la mâchoire massacrante ouverte, comme pour avaler goulûment les embarcations frêles et vulnérables.

- Vous voyez de quoi je voulais parler ?

Une dizaine de vagues énormes se levèrent, projetant les occupants les plus légers a l'eau, tandis que nos deux ex-mercenaires réussirent a rester debout sur le pont des deux bateaux prêts a sombrer. Une vague plus forte emporta le capitaine et cassa la trirème aux deux tiers. La sacrieuse avait un pied dans le vide, tandis que le iop n'avait plus d'équilibre. Les éléments semblaient tant se déchaîner que bientôt, il n'y eut plus personne de présent hors de l'eau a part le iop et la sacrieuse, qui glissa soudain, rattrapée aussitôt par le iop

-
NE ME LACHE SURTOUT PAS !

Cria ce dernier, mais le bras de la sacrieuse était humide, et malgré toute sa force, il devenait dur pour Eorh de garder la sacrieuse portée. La situation devint de plus en plus critique, jusqu'à ce qu'une vague énorme, de cinquante mètres de haut ne se profile à l'horizon.

-
Iop soit loué...

 

- Me lache pas !Me lache pas ! T’en as des bonnes toi !

Se sentant échapper à la poigne du iop, Khyrra fit un dernier effort pour l’attraper de sa main libre, plantant ses ongles dans l’étoffe détrempée de la tunique violacée. Malheureusement, se faisant, elle ajouta son propre point, ce qui acheva de déséquilibrer son sauveur et tous deux glissèrent inexorablement vers lamer déchaînée.

- Eorh, je suis désolée de t’avoir entraîné dans cette catastrophe…

Ses derniers mots furent engloutis en même temps qu’ils crevaient la surface de l’eau. Sous l’impact, Khyrra perdit sa prise sur le iop et ne pensa plus qu’à une chose : rejoindre la surface et l’air libre. Ce qu’elle craignait le plus en embarquant à bord de ce navire venait de se produire : un naufrage en pleine tempête, et la panique n’était pas loin de la priver de ses moyens.

Elle émergea comme une torpille, aspira goulûment l’air. Eorh la suivit de peut, dans une gerbe d’éclaboussures marines. Elle dénouait sa ceinture et lui en tendait une extrémité pour qu’ils se lient tous les deux lorsque celui-ci lui montra le cataclysme en approche.

- La poisse… T’as pas dû assez prier ton dieu… Et moi j’ai trop défié le mien…

Mais il lui restait suffisamment de bon sens pour faire la seule chose qui pouvait les sauver, hurlant pour couvrir le fracas des éléments déchaînés.

- PLONGES ! RESPIRES A FOND ET PLONGES !

Ce qu’elle fit, entraînant le iop derrière elle. Au dessus d’eux, la vague gigantesque s’abattit sur le voilier, le fracassant comme un vulgaire jouet. Le couple de mercenaires désormais immergé ne put résister bien longtemps, et durent se résoudre à se tenir de façon discontinue, tant la tempête était forte. On ne vit plus trace des deux bateaux. L'eau faisait monter Eorh et Khyrra à des mètres de hauteur, puis les en fit redescendre. La fatigue commençait a gagner du terrain sur nos vaillants héros : les jambes devenaient lourdes et les crampes apparaissaient.

-
Je... vais pas tenir longtemps Khyrra.

Comme pour faire écho aux paroles du Iop, alors que la situation était déjà a la limite entre le désespéré et le totalement, et de façon irrévocable, foutu, des siphons apparurent dans l'eau, emportant non pas le Iop qui se fatiguait, mais la sacrieuse fut emportée la première. Instinctivement, et dans un mouvement du bras qui lui arracha une douleur terrible, il tenta d'attraper la première chose qui lui passait par la main : ce fut le haut de khyrra. Malheureusement, l'étoffe, non habituée a un tel traitement, eut la mauvaise idée de craquer. Sa propriétaire, ainsi que quelques secondes après, le Iop (avec le défunt vêtement), furent emportés au cœur du siphon.

-
Nul ne saurait me trouver sans en payer le prix, vous mourrez ici.

Une voix lugubre tira le Iop d'une léthargie peu commune. Il cracha de l'eau et ouvrir les yeux, il était sur une plage inconnue, gigantesque même. Il y avait des arbres, des pins plus loin. Ce décor aurait pu être paradisiaque si la plage n'était pas jonchée de corps, les pins de bouts de chair et que l'air ne sentait pas comme un vieux caveau.

- Kh...

Eorh toussa, il avait du avaler des litres et des litres d'eau.

-
Khyrra !

Il se leva et chercha Khyrra sur la plage qui semblait infiniment longue, retournant des corps, fouillant le sable.

 

Un peu plus loin sur cette même plage, masquée par un éperon rocheux couvert de conifères, gisait la sacrieuse. Allongée sur le dos, son corps marbré d’écorchures et blessures reçues lors du combat et surtout du naufrage, était ballotté par le ressac des vagues frappant la plage.

A demi-noyée, Khyrra restait inconsciente, malgré l’ardeur du soleil, les cris des oiseaux de mer et les petits crabes courrant sur sa poitrine. D’ailleurs, peut être était-ce mieux ainsi pour ces dernières bestioles, la jeune femme ayant horreur des créatures avec plus de pattes que de raison, y copris cuites et avec un peu de mayonnaise.

Mais écartons-nous de cette paradisiaque plage de sable fin, pour nous plonger dans l’ombre de la forêt bordant celle-ci. Forêt bruissante de cris et autres sons sauvages, mais surtout, d’yeux attentifs ne perdant pas une miette du spectacle des deux survivants. Qu’attendaient-ils ? La tombée de la nuit, certainement pour achever les agonisants et éliminer les derniers vaillants.

 

Après avoir retourné cinquante cadavres, Eorh tomba a genoux, puis se mit dos a un rocher. L'adrénaline de son réveil brut avait cessé de faire effet, et la fatigue, combiné au choc d'un naufrage pour le moins violent, frappa dur sur le Iop qui s'adossa quelques secondes à un rocher. Il contemplait le rivage et l'orée de la foret d'un air absent. Des milliers de cadavres échoués, et des arbres qui, comme des lames, avaient du arracher de la chair a des innocents... Cette ile était un lieu cruel a n'en pas douter, aussi cruel que la sacrieuse et lui a leur pire époque. Cette pensée redonna un peu de forces au Iop, non, juste assez pour se lever se trainer. Quand soudain, en contournant l'énorme avancée rocheuse d'un pas traînant, il découvrit le corps de la sacrieuse. Blessée, seins nus et inconsciente, c'était bien elle qui gisait la, vivante, mais en sale état.

-
Ouf... au moins une bonne nouvelle.

Eorh tira Khyrra hors des vagues et l'étendit sur le sable. Il contempla quelques secondes le corps de la femme qu'il aimait depuis si longtemps qu'il se souvenait a peine de ses trahisons. En vérité, il s'en souvenait comme si c’était hier, mais les oubliait régulièrement car il faut toujours penser au pire pour vivre le meilleur, comme disait Pecadille. Eorh n'avait en fait, jamais compris Pecadille. Elle avait disparu récemment.
Eorh revint à la réalité après quelques secondes de pensées. Le corps sublime de Khyrra était étendu sur le sol, son pantalon vert détrempé était quelque peu défait, sa peau douce était couverte d'ecchymoses et de plaies, et sa superbe poitrine, au port si altier semblait triompher du naufrage en affichant une forme attirante. Eorh prit le pouls de Khyrra et s'affaira a la réanimer. Il se mit d'abord torse nu, installant Khyrra sur sa tunique. Puis, prenant de grandes précautions, posa délicatement ses mains sur le torse de khyrra pour la faire évacuer l'eau éventuellement avalée, et, dans de grandes inspirations, lui insuffla de l'air dans les poumons pour lui faire reprendre une respiration correcte et l'inciter a vider ses poumons.

-
Réveille toi, ma beauté, tu vas quand même pas mourir la...

Eorh, une fois son œuvre finie, était agenouillé à coté de Khyrra, son visage à quelques centimètres du sien et ayant déchiré un bout de sa tunique pour couvrir la poitrine nue de Khyrra. Il lui parlait, car, parait-il que ça aide à ranimer les gens, et surtout parce qu'il tenait à sa sacrieuse inconsciente.

 

Eorh savait parfaitement le risque qu’il prenait à ne serait-ce que toucher la sacrieuse inconsciente. Il avait déjà fait l’expérience désastreuse de la surprendre dans un état de faiblesse… et avait failli y laisser la vie. Khyrra, elle, n’avait rien oublié des vieilles trahisons, c’était encore une plaie à vif après près de dix années de séparation. A tord ou à raison, elle rendait le iop coupable de pas mal de malheurs, dont l’avoir privée de son fils, même si elle y avait également une grande part de responsabilité.

Pourtant, cette fois, il n’en fut pas ainsi. La sacrieuse resta près d’une heure inconsciente, sous la surveillance de sphinx d’Eorhlinghas. Celui-ci avait traîné son corps à l’ombre des premiers pins et humidifiait son front et ses lèvres d’un peu d’eau douce trouvée dans un filet d’eau qui se voulait ruisseau, rencontré par hasard. Peut être était-ce d’ailleurs le doux bruissement de ce petit ru qui lui rendit conscience, ou les bons soins de son compagnon.

Khyrra ouvrit lentement les yeux, l’esprit encore embrumé de cauchemars de noyade et la bouche rendue pâteuse par l’eau de mer absorbée. Sa première vision fut celle du iop assis à ses côtés, son air inquiet malgré son propre état peut enviable. Elle sourit.

- J’ai soif… Où sommes-nous ?

 

Eorh fut soulagé d'entendre que sa camarade s'était réveillée. Il lui sourit et lui passa sa main dans les cheveux.

- Je ne sais pas où on est, tout ce que je sais, c'est que ce lieu pue le mal.

Eorh contempla Khyrra, de manière silencieuse, non pas pour une adoration physique ou amoureuse, mais par honte. Il cherchait le meilleur moyen de dire à Khyrra que si c'était leur but, il ne l'avait pas imaginé comme ceci. Il n'eut pas le temps de prononcer la phrase qui lui vint en tête, car un vent se leva, faisant voler la chair arrachée empalée sur les pins lugubres. Bientôt, Eorh et Khyrra furent pris dans un vent horriblement puant et gluant de chair morte et putride.

-
Allons nous abriter sous ce rocher !

Eorh avait repéré un rocher avec un creux dessous, il porta khyrra et s'y engouffra, il y avait si peu de place que la chevelure d'Eorh dépassait.

-
Je crois... qu'on est arrivés en fait.

 

- T’as le chic pour choisir les lieux de vacances. Franchement, pour draguer, y’a mieux. Même les geôles de Brakmar sont plus sympas…

Elle sourit, montrant ainsi que n’en pensait rien. D’accord, elle aurait préféré être à des lieues de cet enfer dont ils découvraient à peine la porte, mais le summum de l’horreur aurait été d’y être seule. Elle ne pouvait nier d’être heureuse d’avoir le iop à ses côtés à cet instant, même si elle s’en voulait terriblement de l’avoir entraîné là dedans.

Leur abri n’était vraiment du plus grand luxe, exigu comme un terrier de wabbit. Elle se colla contre la paroi du fond et remonta ses genoux contre elle, pour gagner un maximum d’espace et qu’Eorh puisse également profiter de leur refuge.

- Si nous voulions renoncer, je crois que c’est un peu tard. Y être parvenu c’est bien, en vie c’est mieux, mais en repartir semble illusoire, surtout en un seul morceau…

 

- Si j'avais voulu te draguer, je t'aurais emmené dans un endroit plus tranquille, genre un pique nique dans les criques de Cania... la ou au moins l'odeur est supportable.

Eorh sourit en baissant sa tête, car le vent dehors ne cessait de s'intensifier, emportant avec lui une vague morbide de déchets de chair morte. Il s'appuya contre le fond de la cachette, quand soudain, un craquement sinistre retentit.

- C'est quoi ça ?

Eorh ne le vit pas, mais le sol sous eux se fissura, à tel point qu'il finit par céder bientôt, emportant nos deux guerriers dans une chute qui leur sembla sans fin. Ils atterrirent cependant dans une mare de liquide qui amortit leur chute. Ils étaient dans une salle éclairée par une lumière rouge inquiétante. Cette salle avait les dimensions d'un petit château et était doté d'un grand miroir avec une plaque en bronze située en dessous. Nos deux héros étant trop loin pour lire ce qu'il y avait dessus, il n'y prêtèrent pas attention, trop occupés a émerger de leur baignade involontaire : une superbe piscine de sang.

 

- Non non, je t’assure, tu commences à rentrer dans les critères sacrieurs de la drague. Manque plus qu’un peu de scarification et tu seras tout à fait au point.

Rien qu’à l’odeur, lourde et métallique, Khyrra avait identifié le liquide dans lequel ils pataugeaient.

- Du sang… Des milliers de litres d’hémoglobine… Combien de créatures ont-ils égorgés pour obtenir une telle piscine ?

Le contact avec le fluide sanguin ne la gênait pas, mais elle frémissait tout de même à la pensée des vies sacrifiées. Péniblement, ils finirent par atteindre le bord de la vasque, la sacrieuse en émergeant en première, plus légère et moins aspirée par la succion du sang, et aidant le iop à s’extirper à sa suite. Raclant avec ses mains l’ensemble de son corps pour éliminer au moins superficiellement le liquide poisseux, elle balaya la salle immense du regard. Taillée dans la pierre brute, elle n’avait rien d’encourageant et encore moins de remarquable, hormis un miroir monumental occupant tout un pan de mur. Attirée, la sacrieuse s’avança dans sa direction, jusqu’à marcher sur la plaque à ses pieds et laissa échapper un sifflement admiratif.

- Pfiouuu !!! Y’en a qui ont les moyens… Imagine la quantité d’argent pour fabriquer un tel truc…

 

Lorsque les deux compagnons furent sortis du bassin de sang, celui ci sembla s'animer. En effet, il s'était extrait seul des vêtements et des corps et retourna, sous la forme d'une sphère, à son bassin macabre. Le iop s'avança vers Khyrra et lui mit un bras sur l'épaule, tant pour montrer une affection que pour la décaler délicatement de l'inscription qu'il tentait difficilement de lire.

- Tu veux le même pour ta maison ?

Eorh embrassa la sacrieuse sur l'épaule et se pencha sur la plaque, on pouvait y lire, dans un langage correct, mais quelque peu grandiloquent.

« Vous êtes prisonniers ici
d'avoir voulu, par envie
améliorer votre vie
par une sombre magie

Vous n'êtes pas encore
au seuil de la mort
mais priez fort
car par delà ces corridors...

Se cache Œil Noir
pour l'entrevoir
vous devez franchir ce miroir
ou misérablement choir »

- Hum, ce texte dit qu'on doit franchir ce miroir mais je vois pas comment.

Le iop tata le miroir, mais sa paroi, froide comme la mort, resta dure.

 

- A ce niveau, c’est carrément une nouvelle maison qu’il me faut. Un palais même pour réussir à le faire entrer entier…

Elle inspecta à son tour le miroir, ne trouvant qu’une surface finement polie et plus réfléchissante que bien des plus belles pièces fabriquée en Amakna. A défaut de mieux, elle s’agenouilla fasse à l’inscription gravée et la relue, cherchant à percer sa signification.

- Franchir le miroir… Comment veux-tu passer au travers de ce truc. A moins de la casser et qu’il ne masque un passager dérobé ! Mais je ne tiens pas non plus à me coltiner sept années de malheur supplémentaires, ma vie est déjà assez galère comme ça…

La sacrieuse passa la main sur les gravures, dépitée.

- Cherchons ailleurs, ça n’a pas de sens…

Un soupir, elle se releva pour repartir vers la vasque de sang. Eorh, lui n’avait pas bougé d’un pas et continuait à regarder la plaque.

- Tu espères que la solution te saute aux yeux ?

Ce disant, elle était arrivée au bord de la « piscine », ses pieds baignant dans les éclaboussures de liquide macabre. Elle se retourna et posa son regard sur l’ensemble iop/plaque/miroir. Cette histoire commençait plutôt à l’énerver…

-Eorh…

- Je sens que je vais trouver...

Eorh remuait l'énigme dans sa tête. Il l'inversait et la réinversait en tous sens pour trouver une solution. A l'évidence, c'était une métaphore : il fallait s'aider du miroir pour traverser et avancer.

-
Qu'est ce qui pourrait faire office de porte ?

La question était rhétorique : une seule chose dans la pièce était susceptible de servir de portail : le bassin de sang. En effet, il n'y avait pour ainsi dire rien d'autre dans la salle. Et pire encore, le Iop détecta, grâce a un reflet, la présence d'un mécanisme derrière le miroir. Après un rapide coup d'œil et par connaissance, il en déduit que ce mécanisme était un piège posé la pour tuer celui qui serait assez idiot pour biser le miroir.

- C'est le bassin... dit Eorh, sans même le réaliser. Il faut s'aider du miroir pour aller dans le bassin je crois.

Eorh releva la tête, il n'avait plus d'autre idée et il regardait Khyrra qui grognait d'impatience. Comme quoi, les apparences. Khyrra perdait réellement patience, l'endroit la mentait trop mal à l'aise pour qu'elle reste sereine.

- Le bassin, ok, j'y suis. Et je fais quoi? Je lui cause, je lui raconte une vanne? Je saute à pieds joints dedans?

Joignant le geste à la parole, elle descendit dans la marre de sang et se retrouvant avec du fluide jusqu'aux genoux, à nouveau.

- Non, mais ça les gênerait de faire comme tout le monde, de mettre simplement une porte? Ou à la limite, un mode d'emploi? Eorh? Tu m'écoutes? Qu'est ce qu'on est sensé faire maintenant? Faire coucou au miroir ?

 

Eorh tiquait. Khyrra devenait insupportable avec son manque de patience chronique. N'avait-elle jamais appris à utiliser son cerveau.

- Chut, j'essaie de réfléchir, s'il te plait.

Le miroir et le bassin étaient si éloignes l'un de l'autre que l'on pouvait se demander comment ils pouvaient marcher ensemble. Et soudain, l'idée apparue, confirmée par Khyrra, qui, impatiente d'attirer l'attention du Iop, avait fait un geste en se regardant dans le miroir. La sacrieuse se fit absorber quasiment en un coup par le liquide. Le Iop sortit de sa réflexion et fit la même chose qu'elle. Tout devint noir.

-
Khyrra ? Ça va ?

Eorh tâtonna, et sa main atterrit sur l'un des seins de la sacrieuse.

-
Ah, déjà t'es la. Bravo pour la résolution de l'énigme.

Il retira sa main, non sans un flottement satisfait de son erreur visiblement réelle. Soudain, la lumière s'alluma, ils étaient dans un grand hall rempli de douze statues assises d'environ cinq mètres chacune. Au milieu de leur cercle, un monolithe se tenait, gravé de toutes parts de l'inscription suivante, en une multitude de langages

"Par moi, vous devrez passer
Pour continuer votre odyssée
Ici, c'est vainqueur ou dans le plâtre
Votre pire ennemi, il vous faudra combattre
N'oubliez pas, si le doute s'immisce
D'aucune pitié ne fera preuve, votre Némésis"

-
Il nous faudra combattre donc... si on se reposait avant ?

Il se laissa tomber entre les jambes d'une statue géante, dans le creux formé par celle ci, assise en tailleur.

-
Je n'en puis plus...

 

Khyrra remarqua alors sa demi nudité, non que cela la dérange particulièrement en présence du iop, mais elle estima préférable d’y remédier. Déchirant le bas de son pantalon déjà bien en lambeau, elle s’improvisa un short et un débardeur light.

- C’est pas top, mais ça fera l’affaire.

Elle fit alors le tour de la salle, observant une à une les douze statues de pierre, de simples représentations, d’inconnus, hommes et femmes, de simples figurines de gens simples, sans rien qui puissent les distinguer ou les identifier. Rien qui ne lui permette d’en apprendre plus sur ce lieu.

- Un labyrinthe… Nous sommes dans un labyrinthe d’énigmes et d’épreuves. Je suppose que cela vise à éliminer les curieux…

Un dernier regard aux statues et elle partit se pencher sur les gravures du monolithe.

- « Votre pire ennemi, il vous faudra combattre », j’ai l’impression que c’est moi-même que je vais devoir affronter, après tout, c’est contre moi-même que je me bats chaque jour… Cela risque d’être… intéressant.

La sacrieuse rejoignit son compagnon et se jucha sur la jambe de pierre.

- Tu as raison, reprenons des forces. Enfin, un peu de sommeil à défaut de nourriture, c’est un peu la dèche de ce côté-là pour l’instant. Dors un peu, je vais faire le guet, tu me relaieras plus tard.

 

Khyrra put bientôt sentir que le sol tremblait. Elle ne put pas se poser de question, et tomba, c'est le mot, endormi, sur son compagnon, légèrement écrasé. Quelques secondes plus tard, ils étaient tous deux dos a dos, en armes dans un grand kanojedo.

- Qu'est ce qu'on fout la ?

La porte s'ouvrir et se ferma, laissant entrer une immonde horreur difforme, un tas de chair rassemblant trois corps liés par de la chair en décomposition. il y avait une écaflipette affreuse, une sadidette obèse et une osamodas trouillarde, et fourbe. Celui qui ferma la porte était bien moins surprenant, mais plus connu. Il ne s'agissait de personne d'autre qu'Ahanselm. Ce dernier se tourna vers Khyrra.

-
Pour aller plus loin, vous devrez nous battre. Le Iop doit battre Has'ghard le ramassis, tandis que toi Khyrra... je m'occupe de t'éliminer.

Combinant le geste à la parole, il sauta, dagues en main sur Khyrra, tandis qu'Has prenait la forme d'une sramette rose, dégoulinante de pus. Elle portait des marques de lèpre sur tout le corps et semblait ne pas en tenir compte.

-
Gharglll... Tuer !

Elle se mit en branle si rapidement qu'Eorh eut des difficultés à parer, ne devant la vie qu'aux petites pièces d'armure existantes sur ses épaules.

 

- M’éliminer ? Tu es bien optimiste, chaton, je ne suis pas à moitié morte cette fois…

Après un dernier regard à Eorhlinghas aux prises avec son propre problème, elle recula de quelques pas et se mit en position de combat, une pointe d’appréhension lui serrant la gorge. Elle n’avait pas oublié sa défaite sur les plaines de Cania, et même si les circonstances actuelles étaient différentes, elle connaissait la mesure de son adversaire. Elle pesa les stratégies qui s’offrait à elle : foncer dans le tas, punir l’autre cinglé et encaisser ensuite ou l’affaiblir en restant hors de portée et n’approcher que pour porter le coup de grâce. L’inconvénient de la première méthode était que ce genre d’individu était capable d’une force brute bien plus importante que la sienne, et qu’elle finirait certainement en sale état. En même temps, elle ne pensait pas avoir le temps de faire durer le combat.

Ahanselm ne semblait pas se poser autant de questions et courrait déjà vers elle, dagues au clair, un rictus mauvais sur son visage félin. Le choix ayant était fait pour elle, la sacrieuse tira ses propres dagues et se prépara à parer l’attaque. Les premiers échanges furent des plus basique l’ecaflip usant de sa masse musculaire pour faire plier la sacrieuse, et elle usant de son agilité pour se dépêtrer des mauvais coups. Seule une erreur de la part de l’un des deux pourrait les départager de cette situation ou les armes ne parvenaient pas à les départager.

- Chienne d’Allister, je vais me faire un plaisir de t’expédier ad patres une bonne fois pour toute, et aucun miracle ne viendra te sauver, comme l’autre idiot du village que tu traînes dans ton lit !

- T’as du louper un épisode, Alsatruc, Allister peut bien crever, je ne sers pas les incompétents ventripotent de son espèce.

- Mon nom est Ahanselm !

- Rien à cirer de ton nom ! C’est pas moi qui irait graver une épitaphe sur ta tombe, Alsa, l’incapable qui n’a pas su achever une morte.

Avec un hurlement de rage, l’ecaflip se fendit d’un coup particulièrement vicieux, que Khyrra esquiva de justesse d’un bond en arrière, évitant de se faire éventrer.

- Ahaha, c’est tout ce dont tu es capable ?

« Pousse le à la faute, qu’il s’aveugle, ça n’en serra que plus facile. »

Elle dut repousser une nouvelle série d’attaques, toutes plus virulentes les unes que les autres. Le dernier assaut la força même à céder du terrain, pour se redonner un peu de champ face à la fureur de son ennemi. Pourtant, la sacrieuse ne se déparait pas de son assurance, à son sens, elle maîtrisait la situation. L’ecaflip semblait se fatiguer, elle l’aurait à l’usure, tant qu’elle parvenait à rester en un seul morceau.

- Cela te plait de tout contrôler, n’est-ce pas Khyrra ? D’être le chef de ton petit monde, d’avoir la main mise sur ton entourage et de faire parler de toi. Oh oui, surtout qu’on prononce ton nom de bouchère, que ce soit en bien ou en mal, c’est la célébrité et le pouvoir qui dirigent ta vie. Tu te caches sous des apparences de grande dame du crime, mais au fond, tu n’agis que pour ton intérêt propre, pour laisser ton empreinte dans l’Histoire. Ca ne t’as pas gêné de saborder ton propre clan lorsque tu as perdu le contrôle, jamais un autre que toi ne devait les diriger de ton vivant, hein ?

A cette évocation, la sacrieuse serra les dents. La dispersion des Erinyes restait un grand échec pour elle, un échec dans une mission qu’elle s’était vue confiée, son incompétence à déjouer de sombres complots politiques.

- J’ai fait ce qui devait être fait. Le nom d’Erinyes ne devait pas être sali par des êtres sans âme ! Mais l’honneur est un concept inconnu dans les deux cités, tu ne peux pas comprendre !

Galvanisée par cette remise en question, elle reprit l’avantage et força Ahanselm à reculer à son tour. Peu à peu, elle l’acculait vers l’un des murs du kanojedo, la partie était sur le point de se terminer.

- Tu ne pourras pas tout contrôler éternellement, et ta chute commence ici et maintenant !

Ce faisant, Khyrra entrevit une faille dans la défense de l’eca et bondit pour le percer de ses lames. Lui pourtant, ne bougea pas d’un poil et se permit même un sourire.

- Surprise…

Un vertige fulgurant la prit et sa vision se troubla. Ses dagues ne rencontrèrent que le vide là où elles auraient du déchirer la chair de sa nemesis. Il lui fallut quelques fractions de secondes pour réaliser qu’elle venait d’être victime d’un de ses propres sortilèges, une bête coopération, mais son cerveau ne parvint pas à établir le lien entre le sort sacrieur et son utilisation par Ahanselm. Ces quelques secondes suffirent pour qu’elle ne puisse pas reprendre son équilibre, emportée par l’élan de son attaque, et que l’ecaflip retourne la situation. Le destin qu’il lança cueillit la sacrieur en pleine instabilité et la projeta contre le mur avec une violence extrême. Sonnée, le souffle coupé et le corps ébranlé par l’impact, Khyrra retomba lourdement à terre et ne releva pas, au seuil de l’inconscience. Ses propres paroles prononcées un peu plus tôt lui revinrent en même : « c’est moi-même que je vais affronter ». Son pire cauchemar : elle-même, allié à son ennemi mortel. La seule alchimie contre laquelle elle ne pouvait lutter seule à seule.

Ahanselm, lui, savourait déjà sa victoire. Il écarta les dagues de Khyrra d’un coup de pied et rangea les siennes ; il n’en aurait plus besoin pour son projet. Khyrra retrouvait peu à peu ses esprits et préféra ne pas réagir lorsque l’ecaflip la retourna brutalement sur le dos. Ce dernier resta quelques instants à la contempler, comme s’il hésitait à franchir la dernière étape de sa mission. Puis il posa sa main sur le ventre de la sacrieuse, sortit ses griffes et lacéra la peau à nue, un plaisir sadique illuminant son regard.

- Je pourrais t’éventrer et répandre tes entrailles à terre, puis contempler ta lente agonie pendant que tu te videras de ton sang, mais cette mort serait encore bien trop douce pour toi. Je rêverais de te voir dévorée vive par des mulous sous les murailles de Bonta, entendre tes suppliques alors qu’ils arracheront ta chair, car tu ne mérites pas mieux qu’une fin ignominieuse, telle la bête sans cœur que tu as toujours été.

La main remonta sur sa poitrine, en une caresse acérée, laissant derrière elle un sillon sanglant.

« Ne bouges pas… Tiens ton rôle de cadavre jusqu’au bout… »

- Non, aucune torture, aucun châtiment n’est assez horrible pour toi. Alors, je vais arracher ton cœur pourri de sorcière de mes griffes, et je m’en délecterais alors qu’il palpitera encore pour m’approprier ta force. Réveilles-toi ! Je te veux bien vivante pour voir la vie s’éteindre dans ton regard !

Les griffes s’abattirent une fois de plus, mais sans plus rien de caressant, entaillant la peau et la chair jusqu’à l’os, suivant la ligne du sternum. Pourtant, Khyrra ne broncha pas, ce qui eut le don de mettre en rage l’eca.

- Tu tiens vraiment à me pourrir l’existence jusqu’au bout sale chienne ! Je vais me faire une joie de m’amuser avec ton cadavre encore chaud, de te priver de cet honneur si cher, sous le regard impuissant de ton comparse avant que la bête ne l’écartèle ! C’est fini cette fois !

Il leva la main et frappa avec toute sa force. Frémissant, il anticipait avec plaisir le craquement des os et le sang ruisselant. Mais le coup ne porta jamais. Sortant de son mutisme, Khyrra bloqua de la main gauche le bras assassin et de la main droite, saisit Ahanselm à la mâchoire.

- Ne pose plus jamais tes sales pattes sur moi !

Un échange regards, consterné pour l’un, triomphateur pour l’autre, le crépitement caractéristique du sort mortel, tout sembla s’enchaîner avec une lenteur exagérée. La puissance de la punition fracassa le crâne du félin, projetant os et cervelle aux alentour dans une averse sanglante. Le corps sans vie et décapité retomba mollement sur la sacrieuse, qui le repoussa avec méprit. Il n’y avait qu’un moyen de la vaincre à coup sûr : la ruse, la trahison, et ce mépris, elle l’éprouver autant envers elle-même pour avoir employer à nouveau ce moyen, que vers Ahanselm pour l’y avoir obligée. Pressant ses plaies avec un morceau de tissu arraché à son pantalon, elle se redressa en espérant qu’Eorh s’en était mieux sorti qu’elle.

 

La tension du combat était palpable. Il semblait que les adversaires allaient pouvoir se jauger des heures. Ce ne fut pas le cas. La créature immonde fonça sur Eorh comme la misère tombe sur les innocents. Elle le frappa violemment au ventre, puis trois fois de façon rapide a la tête. Le Iop ne vit rien venir et se retrouva au tapis, sonné.

- Alors... T'es incapable de te battre ? Tu es toujours aussi faible ?

Il se releva, le visage en sang et difficilement, le souffle difficile. Crachant du sang, il leva difficilement son épée, prêt a se battre. Il passa a l'attaque, envoyant des coups puissants, tous esquivés avec une facilité déconcertante. Puis la contre attaque vint, quatre fois, violemment au torse. Le Iop était a nouveau par terre, il ne pouvait plus respirer.

-
Eorh, quel petit choupinet, il est a terre. Il est vraiment nul ce Iop. On peut même pas s'amuser. N'est ce pas Khyrra ?

Une assemblée apparut, elle était composée de chaque ennemi que Eorh avait eu dans sa vie, et ça fait un nombre. Tous ceux qui lui ont un jour voulu du mal furent matérialisés ici. Ainsi, le Kanojedo imaginaire devint un cercle de combat d'où les ennemis nouvellement incarnés relevèrent Eorh suffoquant.

- Lach... Moa....

Les esprits vindicatifs et la créature criarde n'obtempérèrent évidemment pas et, cédant la place à une vision de la sacrieuse telle qu'elle était... si elle avait passé trois ans chez les trools. Elle était velue, hirsute et sanguinaire, et affichait un sourire sadique. Eorh comprit alors, dans les étoiles dues au manque de sang affluant à son cerveau, que ce n'était qu'une magie sinistre, car elle correspondait à Khyrra comme il la voyait si il s'arrêtait a ses plus immondes cotés.

- Ta magie ne me brisera pas, immonde créature.

La créature, le sosie de khyrra et la foule vindicative répondirent d'une même voix.

-
Si tu penses que c'est de la magie, alors perdu, tu l'es déjà.

Tous se jetèrent sur le Iop qui lança ses sorts destructeurs dans le tas, pour gagner un avantage qui ne dura que quelques secondes. Il fut vite submergé et se retrouva à terre, encore. Il se reeva mais fut surpris par la créature qui bougeait si vite qu'il ne put l'apercevoir sautant et atterrissant, genoux en avant, pour fracasser les riens du Iop.

-
Argh ! Salopes !

Eorh était vaincu, il avait été largement dominé par son adversaire. La domination avait été telle qu'il n'avait même pas combattu. Il avait tout le temps d'y réfléchir, car son corps était en charpie. Son torse était en sale état, il avait une jambe de cassée et plusieurs hémorragies internes.

-
Voila, langue de fiel est enfin de retour aux pays des nullards ne nous vouant pas une admiration sans bornes, nous, l'HaasGard.

La créature commença une danse de la victoire autour du Iop mis hors de combat. Elle avait triomphé, et pour cause, sans coup férir. Le Iop semblait lui, se résigner a mourir quand le feu prit soudain dans ses entrailles.

- Aucun de mes ennemis n'a jamais triomphé de moi. Ni Khyrra, ni toi, ni personne. Je gagne toujours, je ne perds pas. J'ai fait la paix avec ma conscience, je suis mauvais et je l'assume totalement. J'ai tué, et je prie Rushu de m'aider a continuer dans cette voie.

Cette déclaration dissipa quelque peu les illusions : elle ne laissa que la foule d'esprit oppressante et la créature. Eorh était cependant toujours a terre et quasiment hors combat.

- J'avais l'intention de t'épargner mais puisque tu continues à nier ma toute-puissance et ton insignifiance, je vais te tuer. Prêt ?

Eorh sentit ses blessures se refermer, signe qu'il allait violemment dérouiller. Il ne pensait pas pouvoir gagner, alors il se résigna a laisser une marque. Il fallait qu'il se concentre pour placer un coup d'épée et sectionner un bras de son adversaire monstrueux.

-
Je sais à quoi tu penses, petit Iop ça n'est même pas la peine d'essayer.

Eorh esquiva deux coups, puis tenta de placer son coup mortel. Sa tentative fut un échec avant même d'être terminée, car la créature se fit pousser des bras et attrapa celui du iop et le tordit. Celui ci, dans un craquement sinistre, prit un angle contre-nature et retomba aussi mou que brisé. Le Iop hurla a en fendre les pierres.

-
Alors petit Iop, on ne supporte pas la douleur ?


- Je supporte la douleur, juste que si tu ne fais pas mieux, je devrais me tuer moi même.

"Approche immonde bestiole"

La créature lui brisa une jambe, la droite, dans un hurlement plus sinistre que le précédent. Elle prit une forme connue de sacrieuse, en tout points magnifiques. Simplement, elle n'avait pas le regard de Khyrra. C'était celui de la créature Hasgaard et de son esprit meneur. Des yeux d'ecaflip, sauvages, cruels, et froids, qui n'hésiteraient pas a tuer père et mère pour leur bon plaisir.

- Sous cette forme peut être te rallieras tu plus facilement a ton destin ?

Eorh feignit le doute. La créature attisait son esprit de vengeance, jamais Eorh n'avait pardonné à Khyrra son odieuse trahison, et Hasgaard allait découvrir cela a ses dépends. Tout était prêt, il ne manquerait plus que quelques secondes. Oui, quelques secondes, ça allait se jouer a quelques secondes.

- Je ressens de la haine en toi, mon petit Iop. Elle t'a trahi c'est vrai. Mais nous l'avons rejetée elle aussi, tu lui ferais un bon pied de nez si tu... ARGH !

Eorh libéra l'énergie emmagasinée. Elle était si intense qu'elle en devint instable, par chance il réussit à en garder le contrôle et l'envoya transpercer le torse de la créature en forme de sacrieuse. Le plafond du Kanojedo devint rouge sang et la créature fut quasi ment coupée en deux. Encore un peu consciente, elle put découvrir son cœur atrophié dans la main droite du Iop et entendit ses derniers mots.

- Tu n'avais presque pas de cœur, mais encore trop pour l'emporter contre moi. Va en enfer !

Eorh fut transporté aux cotés de khyrra, mais ses membres avaient été ressoudés, comme si la libération de son coté mauvais devait se faire ressentir devant cette dernière. Ainsi, les dieux cruels le remettaient en état de devoir refaire ces aveux. Eorh était, cependant, toujours maculé de sang et en sale état.

 

Il y eut comme un flash lumineux, puis il fallut quelques minutes à leurs yeux éblouis pour d’habituer à la pénombre planant sur les lieux. Ils se trouvaient désormais dans une petite salle, sans fenêtres ni portes, se prolongeant uniquement par un large couloir sur une de ses faces. L’ensemble était éclairé par un brasero placé en son centre, et l’on pouvait apercevoir de loin en loin de faibles lueurs se perdant dans le couloir, indicatrice de la présence de torches.

- Ca n’en finira jamais… A ce rythme, on se fera tuer avant d’atteindre la sortie… Ca va toi ?

La sacrieuse se sortait plutôt bien de son combat : principalement des contusions et des blessures superficielles, rien de dramatique ni de vital. Elle s’assit à côté du iop et se pencha sur son cas : lui semblait nettement plus secoué. Elle aurait aimé bénéficier de plus d’éclairage et d’un peu d’eau clair pour laver tout ce sang, mais ça n’était visiblement pas dans les services compris dans leur forfait voyage vers l’enfer.

- Un jour, tu comprendras que tu n’es pas un sacrieur et que tu n’encaisses pas aussi bien que moi.

Elle sourit, vaine tentative pour se rassurer autant elle que lui. Elle les avait fourré dans ce pétrin et s’ils devaient ne pas en réchapper, elle s’en voudrait même par delà la mort.

- Je ne vais pas pouvoir faire grand-chose pour toi, il reste à espérer que cela suffira en attendant de sortir de ce guêpier…

Ce disant, elle griffa la blessure qu’elle portait à la poitrine, faisant à nouveau couler le sang qu’elle récolta sur ses doigts. Elle traça quelques signes sur le visage d’Eorh en murmurant les paroles du sortilège, et se raidit en serrant les dents lors que la magie arracha une partie de son énergie vitale pour la transférer au iop. C’était un sacrifice qu’elle consentait pleinement, elle n’aurait pas supporté de le voir périr alors qu’elle est presque en pleine forme.

 

Eorh se calma, la tension des révélations était passée. Il se laissa doucement régénérer par le sang qui venait de Khyrra. Il allait mieux, il se leva et aida Khyrra à se relever. Il arracha le haut de sa tunique, révélant son torse ravagé par les coups, qui ne se remettait que peu.

- J'ai choisi de t'accompagner, j'assume, jusqu'au bout.

Eorh passa le bras de Khyrra au dessus de son épaule, et, la tenant contre lui, avança dans le couloir sombre. Cela lui rappelait un couloir déjà visité, on aurait dit un mausolée dont les allées semblaient infinies et froides comme la mort

- Vache, je savais qu'on aurait froid, mais a ce point...

Leur souffle se voyait dans l'air, et sur leur chemin, le sol devenait glissant de givre. Eorh avait du mal à avancer seul, mais le fait que les deux guerriers se soutiennent aida à ce qu'ils ne tombent pas lamentablement. La constatation évidente de leurs déambulations était qu'ils étaient coincés dans un labyrinthe. Un labyrinthe glacé et mortel, et qui semblait avoir d'autres effets.

- Je... me sens triste... tout d'un coup.

Eorh se mit à pleurer sans comprendre pourquoi, il se sentit coupable de tas de choses.

- Khyrra, je suis désolé d'avoir abandonné mes responsabilités...

Eorh tomba à genoux, il n'arrivait pas à lever la tête pour savoir si Khyrra allait le haïr encore. Il ne put voir qu'elle subissait le même effet.

 Pour Khyrra, le sentiment de profonde tristesse et de culpabilité était quelque chose de totalement... nouveau. Elle qui, habituellement, se souciait peu des conséquences de ses actes passés, éprouvait alors une gêne grandissante et retenait à grand peine ses larmes. En d'autres lieux, peut-être se serait-elle laissée aller sans plus de cérémonie. Les yeux dans le vague, le poids des remords lui étreignait le cœur au point de l'étouffer.

- J'ai voulu ta mort à la suite de cela, et j'ai tué Theo à cause de mon aveuglement. C'est moi la coupable, pas toi. Toi, tu as été là pour lui, moi jamais, je voulais qu'il n'ait jamais existé. Je ne mériterais que la mort...

Ce qu'elle considérait comme le plus grand échec de sa vie : ne pas avoir su s'attacher et s'occuper de son fils. Voila ce qui lui pesait le plus sur la conscience et qu'elle ne pourrait jamais se pardonner. Mais jusqu'à présent, elle ne l'avait pour ainsi dire jamais extériorisé.

Le froid ambiant ne faisait qu’ajouter aux peines de l’esprit. L’endroit n’avait rien de réconfortant et incitait plus à l’abandon qu’à aller de l’avant. Après tout, qui aurait envie de continuer plus avant dans un labyrinthe glacial qui ne semblait pas avoir de fin ?

- Et pire que tout, il a fallu que je recommence avec Elystrae. Je ne suis pas digne d’être mère, j’agis égoïstement, sans penser aux autres. Et elle aussi devra subir les conséquences de ma défiance envers Sacrieur. Et je ne vais rien faire pour y remédier…

Pourtant, ces dernières paroles suffirent à faire remonter à son esprit la raison de sa présence ici.

« Mais qu’est-ce que je raconte ? C’est justement pour ça que je suis là !

Elle releva la tête. Il fallait qu’elle sorte de ce traquenard, qu’elle aille au-delà de son influence néfaste. Pour une fois qu’elle se battait pour quelqu’un à qui elle tenait plus que tout, elle n’allait pas laisser ses états d’âme prendre le dessus, maléfice ou pas. Elle reporta alors son attention sur son compagnon et prêta enfin une oreille à ses élucubrations.

- Eorh, nous avons tous deux nos tords, ne les laissent pas te détruire. Nous avons une tâche à accomplir, lèves toi.

Elle posa une main sur son épaule pour l’encourager, mais la réaction d’Eorh fut tout le contraire. Il la repoussa brutalement. Déséquilibrée, Khyrra glissa sur le sol verglacé et chut lourdement. Aussitôt le froid extrême la saisi et elle dut lutter intérieurement pour ne pas céder à la tentation d’arrêter ici sa route, une fin lente dans l’engourdissement glacial.

- Tu ne comprends pas ! Il n’y a aucun espoir, tu me haies !

A ces mots, Khyrra sentit quelque chose se briser en elle, une vieille barrière, comme si de vieux démons se volatilisaient soudain. Elle se releva avec prudence et s’approcha doucement jusqu’à s’agenouiller devant le iop. Avec une délicatesse inhabituelle chez elle, elle prit son visage entre ses mains. Ils restèrent ainsi quelques secondes, les yeux dans les yeux, sans parler. Alors seulement, elle posa lentement ses lèvres sur les siennes et l’embrassa.

- Je ne te haie pas. Comment pourrais-je te haïr, maintenant qu’il n’y a plus de mensonge entre nous ?

 

- Je... c'est vrai. Je ne dois pas perdre espoir, sinon l'aide que je t'ai promise ne servirait a rien et je t'handicaperai plus qu'autre chose.

Eorh regarda la sacrieuse dans les yeux, retrouvant peu a peu son courage tant le maléfice commençait a se dissiper.

- Je ne peux jamais laisser a femme que j'ai toujours aimé dans les embarras parce que je faillis. Ça ne peut pas se passer comme ça... Je t'aime Khyrra, et j'ai fait le serment de t'aider, de te mener au bout de l'aventure et de te soutenir. Alors nous allons nous lever, et aller au bout de ce labyrinthe.

La flamme de la fougue d'Eorh s'était ravivée, il embrassa vivement Khyrra et se leva, la poussant à faire de même. Il marcha d'un pas assuré, comme si le froid avait disparu. Il avança à l'instinct, tenant Khyrra par la main.

-
Quelque chose me guide, je sais toujours ou on doit aller, pas toi ? Enfin, plutôt, j'ai l'impression que la ou je vais, c'est la bonne voie.

Le labyrinthe fila ainsi aussi vite que si il avait été étrangement raccourci, redevant aussi classique qu'un labyrinthe lambda. Il s'ouvrit sur une énorme salle circulaire, avec un trône doré sur un piédestal d'argent en son centre. Sur le trône se tenait un être décharné, pale et rachitique, il était vêtu d'une tunique de velours rouge et noir, d'un chapeau pointu noir et portait un sceptre morbide avec douze crânes en son extrémité.

- C'est moi qui t'ai fait venir, depuis Bonta. C'est mon pouvoir d'attirer les aventuriers a moi, pour les tuer, les briser, les détrousser... ou plus rarement les récompenser. Aujourd'hui vous êtes vivants, mais sachez que le temps de se reposer n'est pas venu.

La créature se leva, dégageant une immense aura de puissance, Eorh chuchota a Khyrra, tandis que la créature continuait son discours.

- C'est lui. C'est lui qui dégage le pouvoir dont on a besoin.


- Je suis Monarque, le seigneur, créateur de ce lieu et ce lieu. Je suis l'objet de votre quête. Simplement, si je vous ai laissé en vie, et pas ajouté au charnier servant a décorer les plages de mon corps insulaire, c'est parce que le destin semble vous être favorable. Cependant, en bon démon que je suis, bien que retiré, je refuse de me plier au destin sans rien dire. Et je vous ai soumis a des épreuves mortelles. Ce n'est pas fini.

Il leva son sceptre.

-
Si vous échouez, je ferai de vous mes mignons. Toi ! La Sacrieuse ! Explique moi pourquoi je devrai donner mon fragment de pouvoir. Et ne te trompe pas. Sinon je tuerai le Iop.

 

Khyrra serra doucement le bras de son compagnon, autant pour le rassurer que pour se donner du courage face à l’être morbide qui leur faisait face. Si près du but, elle ne voulait et ne pouvait pas échouer pour quelques paroles mal tournées, une expression mal interprétée. Sans quitter Monarque des yeux, elle fit quelques pas vers lui avant de répondre d’une voix claire, bien que légèrement tremblante devant l’enjeu.

- Je suis là, accompagné d’Eorhlinghas que voici, pour une seule et unique raison. Ca n’est pas l’avidité d’une fortune ou d’un pouvoir qui motive ma venue.

A défaut de mieux, elle choisit de laisser parler son cœur. Qu’elle mente ou cache la vérité, et le démon le saurait, elle en était persuadée.

- J’ai besoin de la puissance que vous détenez pour sauver ma fille, cacher son existence aux yeux de ma déesse. Je ne veux pas qu’elle subisse les conséquences de mes actes alors qu’elle est innocente. Et je crains que Sacrieur ne soit aveuglée par sa soif de vengeance envers moi, ma sœur, et ma mère. Dusais-je y laisser ma vie…

Elle s’arrêta-là, haletante de s’être laissée portée par son émotion et sa sincérité, craignant que son discours ne satisfasse pas son interlocuteur. Que se passerait-il s’ils devaient périr ici tous deux ?

 

Se télé portant au bas de son piédestal, Monarque avança doucement, comme un vieillard. Son corps n'était pas fatigué, mais le pouvoir qu'il portait était si intense qu'il devait le vivre non comme une bénédiction mais comme un fardeau afin de ne pas se faire consumer par celui-ci. Il regarda Khyrra dans les yeux, et plongea au cœur de son esprit. Il huma avec insistance le pour et le contre latents dans cet esprit torturé et se téléporta à nouveau sur son trône.

-
Héhé, je ne vois pas d'objection à finir ma vie. Le destin semble être de votre coté. Simplement, le destin semble est cynique au plus haut point. Pour récupérer le pouvoir, je dois mourir, ce que je serai heureux de faire. Cependant, si je meurs, l'ile disparaîtra avec moi en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, et vous êtes ici bien en dessous de la mer. Bref, soit vous mourrez écrasés, soit noyés ou soit de faim.

Il rit a gorge déployée.

- Rien de personnel a cela mais je me dois de faire ce pourquoi le destin vous a menés jusqu'à moi

Devant Eorh et Khyrra consternés, Monarque s'arracha du torse son propre cœur et le lança en direction du bas de son trône. Le cœur sanglant devint petit a petit un énorme rubis suintant de pouvoir corrompu et dégringola au sol. Monarque mourut en silence, devenant un tas de cendres qui se dispersa aussi vite qu'il était apparu.

-
Et quand est-ce qu'on connait une mort horrible ?

Eorh eut à peine fini de dire ces mots qu'une faille énorme s'ouvrit sous leurs pieds, il échappèrent de justesse a la chute, mais d'autres lézardes apparurent, laissant passer une eau froide sous pression. Très vite, tout s'effondra et devint trouble. Ils sombrèrent dans l'inconscience, liés par la main d'Eorh instinctivement accrochée à celle de Khyrra.

 

- Et quand est-ce qu'on connait une mort horrible ?

La première faillit les engloutir, mais ce ne fut que le début de l’enfer.

- Pas maintenant ! On n’a pas fini !

Tandis que tout s’effondrait autour deux et que l’eau montait à une vitesse prodigieuse, alimentée par des dizaines de geysers sortis de nulle part, la sacrieuse se focalisa sur l’éclat sanglant du rubis. La pierre dégageait une telle aura de puissance et de malfaisance qu’en temps normal, elle ne s’en serrait pas approché à moins d’une dizaine de mètres, mais là, elle avait d’autres préoccupations que sa propre sécurité. Elle se jeta en avant, ayant juste le temps d’empoigner le rubis avant que la main d’Eorh ne se referme sur son poignet et que tout se brouille autour d’eux.

C’était une chaleur dévorante, bien pire que mille forges assemblées, qui assaillait son esprit. Par un sursaut de volonté, Khyrra érigea une barrière mentale, rassemblant toutes ses forces et cette parcelle de surnaturel qui coulait dans ses veines pour briser l’assaut et peu à peu l’englober dans un semblant de contrôle. Se servant alors de cette puissance pour étendre ses perceptions, elle murmura les paroles d’un dernier sortilège avant de sombrer à son tour.

Le sable rugueux et le soleil ardent les tirèrent de l’inconscience. En ouvrant les yeux, la première chose que Khyrra put contempler fut la silhouette connue d’une cité portuaire fleurant bon la marée : Madrestram. Elle n’osa se demander quel pauvre bougre elle avait condamnée à une mort certaine en lançant son sort de transposition, mais le prix à payer pour revenir vivant de cette expédition lui paraissait bien maigre. Sans plus de remord, elle s’assura alors de la présence d’Eorh, toujours cramponné à sa main.

Lui n’avait pas encore repris connaissance, et elle profita de cet instant de faiblesse pour lui voler un baiser. Mais cela suffit pour ramener le iop dans le monde des vivants. Khyrra lui apparut blême et amaigrie, bien plus encore que lorsqu’ils se trouvaient dans le labyrinthe maudit. Maîtriser le rubis avait consumé ses forces, et elle ne parvenait pas encore à estimer l’étendue des dégâts. Son pouvoir propre lui apparaissait bien affaibli et elle adressa une rapide prière à Sacrieur pour qu’elle fasse au moins une fois preuve de clémence. Pour changer…

- Je ne pensais pas y arriver… Mais il faut bien avouer que ce mode de transport est bien plus rapide que la navigation.

Elle grimaça en tentant de se lever et chancela avant de retrouver son équilibre.

- Et beaucoup plus épuisant. Je ne sais combien d’années de vie j’ai grillé pour nous tirer de là, mais ce joujou est terriblement consommateur d’énergie. Viens, un ami habite dans le coin, je pense qu’il ne nous en voudra pas trop de nous incruster pour quelques jours, en souvenirs de vieux « bons moments » communs…

Quelques jours de repos leur furent des plus profitables, et après ce jeun forcé, ils firent honneur à la pitance pourtant ordinaire composée essentiellement de pain, de poisson et de bière de leur hôte. Mais depuis leur retour, tout semblait prendre une toute autre saveur. Panser leurs blessures et se refaire une santé furent ainsi leur principale occupation pendant cette période.

Pourtant, un petit matin brumeux les trouva attablé autour d’une carte enfouie sous divers parchemins raturés, où tous deux devisaient sur la suite des éventements.

- Il nous faut donc partir pour Gisgoul ? Y’a pas moyen de faire ça ailleurs ?

- Il faut un haut lieu de pouvoir maléfique pour utiliser le rubis, où il nous détruira. Il n’y a qu’au temple de rushu que nous pourrons agir sans risques.

- Sans risques ???

Khyrra manqua s’étrangler à ce seul mot.

- On est quasiment sous les murs de Brakmar là, et je te rappelle qu’on n’est pas vraiment aimé par là-bas… Et qu’on n’est pas non plus en mesure de repousser une armée à nous seuls…

Eorh sembla ignorer la réplique de sa compagne.

- Et il faudra amener Elystrae également pour…

- QUOI ??? Tu te fous de moi là !!!

La sacrieuse avait bondit sur ses pieds, faisant s’envoler une liasse de papier aux quatre vents. La fureur se lisait dans toute son attitude.

- Tu veux que j’emmène ma fille dans ce coupe-gorge ? Mais ça va pas la tête !

Le iop se contenta de la regarder fixement, gardant un calme impassible.

- Si tu veux la sauver, y’a pas le choix. C’est ça, ou tout ce qu’on a fait ne servira à rien…

A contrecœur, mais reconnaissant qu’Eorh avait raison, Khyrra se rassit.

- Quand partons-nous ?

- Il faut rassembler quelques accessoires, et après je t’accompagne pour aller chercher ta fille.

Khyrra le foudroyant d’un regard noir meurtrier.

- J’irai chercher Ely, SEULE.

Malgré l’amour qu’elle lui portait, elle ne pouvait se résoudre à partager le refuge sécuritaire où elle cachait sa fille avec lui.

- Occupes-toi de ton bazar de mystique, je m’occupe du reste. Et retrouvons nous dans 5 jours au zaap des landes de Sidimotes. Nous finirons le trajet ensembles.

La réunion se termina là, et ils se séparèrent peu après, chacun partant dans sa direction.

 

- Toujours aussi méfiante...

Eorh s'en alla et alla se reposer dans la chapelle de Rushu clandestine qui l'avait accueilli après son ostracisme de Brakmar. Elle était vide et tombait en ruines. Elle n'avait plus rien de sacré depuis des années, mais c'était la qu'Eorh venait pour se ressourcer a chaque fois qu'il se sentait tendu. Le lieu lui enlevait toute agressivité pour la matérialiser autre part en invoquant des créatures terribles. Il s'en fichait. Il y avait longtemps qu'il avait perdu l'espoir d'un monde meilleur.

-
Rushu, seigneur noir, prince du mal et de la magie noire, accorde moi le pouvoir de ta magie. Fais de moi ton intermédiaire pour ton obscur pouvoir. Laisse moi accomplir le rituel pour tromper les yeux de l'un de tes ennemis. Je t'en conjure, ô seigneur du mal.

La prière récitée, le rituel venait officieusement de débuter. La puissance noire afflua dans le corps d'Eorh. Mais il n'arriva absolument pas à se contrôler. Il subit les effets d'une terrible malédiction : il n'arrivait plus a dire la vérité. Et c'est avec la mort dans l'âme et une intense panique qu'il se rendit au zaap des Landes.

- Khyrra ! Il n'y a pas de gros problème ! Je ne suis pas maudit et je ne suis pas obligé de mentir en permanence ! Inquiète toi, je vais faire du mal. Et on n'en aura pas fini ! Tout ne sera pas pour le mieux.

Eorh blêmit et fit une pause, il essaya de se concentrer.

-
Surtout, ne me crois pas. Je suis en train de me moquer de toi... Ouuuui ! La situation n'est pas désespérée... Après tout ce que l'on a pas vécu, ce n'est absolument pas désastreux.

Il se tut, espérant que Khyrra voit sa détresse plutôt que le sens vicié de sa langue rebelle.

 

La dragodinde émeraude et rousse, taillée pour la course et l’endurance, franchit le zaap de Sidimote d’un pas nonchalant, suivie de près par une simple bête de somme bien moins distinguée, mais chargée de lourds ballots. Sur son dos, une haute silhouette drappée dans une cape aussi blanche que la coiffe qui masquait son regard, répandant une douce et faible odeur de sous-bois humide, posait un regard inquisiteur et méfiant sur la zone pourtant déserte à cette heure matinale.

- Surtout, ne me crois pas. Je suis en train de me moquer de toi... Ouuuui ! La situation n'est pas désespérée... Après tout ce que l'on a pas vécu, ce n'est absolument pas désastreux.

- Il est marrant le monsieur, il dit n'importe quoi.

- Sois gentille avec lui, il dit toujours n'importe quoi, donc ne fais pas attention. Ce sont des histoires de grandes personnes.

Khyrra écarta légèrement sa cape qui masquait une petite fille de trois à peine, portrait craché de sa mère, le cheveux noir de jais en plus. Elle sourit légèrement pour masquer son inquiétude. Dès les premières paroles du iop, elle avait compris que quelque chose avait du foirer quelque part, et au vu des circonstances, elle devina qu'Eorh avait du faire joujou avec des forces le dépassant largement. Elle écarta sa monture du zaap en prévision d'autres arrivées, histoire de bénéficier un peu de calme.

- Ca a encore mal tourné, n'est-ce pas? Tu ne pouvais pas attendre que je sois là? T'es vraiment suicidaire et moi, je suis assez folle pour te suivre... et t'aimer.

Que pouvait-elle ajouter de plus? En l'état, elle n'avait aucun moyen d'aider le iop, si ce n'est lui prouver qu'elle comprenait son désarrois.

- J'espère que nous trouverons une solution à ton petit soucis d'ici la fin de cette aventure... As-tu ce qu'il faut?

Eorhlinghas acquiesça d'un mouvement de tête, et désigna sa propre monture attachée à un arbre un peu plus loin. Ils prirent alors la direction de l'ancien village de Gisgoul, coupant au plus court au travers des landes. Khyrra restait vigilante tout du long, une main sur les rênes tandis que l'autre allait successivement de sa fille pour la rassurer parmi ce paysage désolé, au marteau accroché à la selle de la dragodinde. Seule, ces lieux ne l'auraient pas plus inquiétée que cela, mais avec Elystrae à protéger, la sacrieuse restait plus tendue que la corde d'un arc.

Le temple de Rushu se dessina rapidement parmi les ruines noircies de suie du village ravagé. L'odeur de sang flottait sur les environs, annonçant clairement ce qui se terrait à l'intérieur. La fillette ne semblai nullement impressionnée par l'endroit et jetait des regards avides et curieux entre les pans de la cape que sa mère tachait de tenir au mieux fermée. Certes, elle avait été élevée au temple sacrieur pendant les absences de sa mère et avait perdu depuis longtemps la peur du sang, mais ça ne restait pas une raison valable pour Khyrra de la laisser se gorger d'un spectacle macabre.

- Nous y voila enfin. Je n'ose imaginer ce que tu nous as concocté...

 

- Un truc pas du tout sombre... tu me connais. Ah tiens, c'est fini. Ça tombe a pic, j'allais devenir dingue.

Eorh sortit le seau de sang pris aux bworks quelques jours plus tôt. Il le touilla un peu pour que la croûte s'en-allât du dessus du liquide pour le moins répugnant.

- Il va falloir faire des choses plus que répugnantes pour en avoir fini avec ça... Comme barbouiller un tas de choses avec ça.

Il ajouta des organes de bworks pilés à cette mixture. Les rituels de magie noire étaient salissants, à vrai dire, et celui la était un des pires. Il s'appelait, mais Eorh avait cru bon ne pas le mentionner, le rituel de la pestilence-diversion. Il consistait a amplifier, magiquement, une pestilence abominable pour détourner l'attention de tout ce qui aurait des sens : que ce soit magiques ou naturels.

-
Tiens, essaye de ne pas respirer l'odeur.

Il tendit un second seau rempli d'une substance marron à l'odeur extrêmement vomitive. Il commença à peindre un pentacle, puis un cercle reliant chaque branche de celui-ci. Comme il l'avait prévu, khyrra resta inactive, doutant des méthodes du Iop.

- Khyrra, je sais que ça fouette... mais aide moi


- Et je suis sensée faire quoi avec ce... cette... ?

Un sourire malicieux sur le regard, Eorh donna un coup de pied dans le seau qui se renversa précisément sur la fillette, exposée par le sursaut de sa mère.

-
Maintenant, laissons faire le rituel.

Un nuage noir se leva dans la salle, alors que la magie démoniaque révélait l'odeur de chacun, celle de la fillette devint une odeur de mort. Le rituel faisait effet : quiconque chercherait a traquer la fillette, se heurterait a une pestilence infâme. Le pire des poils de dessous de bras d'un enutrof ayant couru brakmar-pandala emmitouflé et sous une canicule ne serait rien a coté. A coup sur cette pestilence serait une bonne protection contre la malédiction, parce qu'elle même en était une et d'une provenance qui n'en souffrirait pas négociation.

-
C'est bientôt fini.

Le nuage se dissipa, et toute trace de mauvaise odeur avait disparu ainsi que les liquides horribles. Khyrra put également constater le départ du rubis. Il ne laissa que quelques petits rubis dans l'endroit ou il était rangé.

-
Autrefois, on utilisait ça pour marquer les bannis. Bienvenue dans notre monde petite, ça te tiendra en vie longtemps, je pense.

 

Soulagée, Khyrra s'agenouilla et serra sa fille contre elle. Maintenant, ils allaient pouvoir envisager un avenir un peu moins sombre, tous, sans vivre dans l'angoisse permanente que la fillette ne devienne une cible facile pour l'atteindre elle, ou ses activités peu reluisantes. Un jour oui, elle lui raconterait tout, son passé, sa vie de mercenaire puis de hors la loi, le mal comme le bien qu'elle avait fait. un jour... Pour l'instant, seul le présent et l'avenir comptait.

Elle embrassa Elystrae, ébouriffa ses cheveux, provoquant un éclat de rire cristallin, et la prit dans ses bras.

- Tu es le plus grand des trésors, tu es mon âme ma chérie. Que dirais-tu d'une grande maison plutôt que ce vieux temple poussiéreux empli de gens barbant pour habiter?

Du coin de l'œil, elle regardait Eorhlinghas, resté à l'écart pendant cette effusion de joie. Elle percevait son embarras, comme s'il se sentait étranger, indésirable. Il avait tant fait pour elles ces derniers jours...

Sa fille toujours dans les bras, elle approcha du iop.

- Et toi, accepterais-tu de venir partager mon humble demeure? Avec Theo, si lui le veux?

Elle baissa les yeux, la gorge prise par l'incertitude.

- Accepterais-tu de devenir... mon coeur?

- Pourquoi pas... Oui, je dirais.

Sans plus de question, Eorh s'approcha et embrassa la sacrieuse. Au final, la boucle était bouclée. Elle avait duré des années, mais tout était à peu près rentré dans l'ordre. En théorie.

 

 

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