Dans les dernières lueurs du jour (Fraouctor 638) *

(Khyrra / Eorhlinghas)

Dans les dernières lueurs du jour, un Iop à la tignasse énorme se servait un bol d'eau bien mérité. Il en tendit un à la sacrieuse allongée nue à ses cotés. Le jour déclinait de plus en plus et la lumière orangée qui avait envahi la pièce avait rendu si désirable le corps superbe de la sacrieuse que le Iop aurait pu passer des heures a la regarder.

- Tu n'as pas pris une ride, je me demande si les années ont prise sur toi...

Il se leva, nu également, et alluma quelques bougies pour éclairer la maison.

- On a bien vieilli et bien changé. Nous sommes bien plus éphémères qu'au premier abord...

- Tu restes bien conservé pour un vieux iop décrépi.

Allongée sur le flanc, la sacrieuse avala une gorgée d'eau en suivant des yeux son mari. Ses longs cheveux dénoués tombaient en cascade sur son corps, soulignant ses courbes sinueuses. Khyrra connaissait ses atouts physiques et savait pertinemment en jouer pour arriver à ses fins, tout comme elle avait redécouvert leur amour réciproque et à quel point l'un comme l'autre était prêt à se sacrifier pour l'autre. Mais les regrets de ces années perdues en vaine haine ne l'empêchait pas de chahuter gentiment Eorh.

- Nous avons passé la trentaine, mais ça ne fait pas de nous de vieux croulants. Quelques cicatrices de plus, bon d'accord, beaucoup plus pour moi que pour toi, mais rien n'a encore su nous tuer. Et ça me convient parfaitement.

Le temps avait passé si vite, sans même qu'ils s'en rendent compte.

- Te souviens-tu encore du jour de notre rencontre? La toute première fois où tu m'as vue?

- Oui, parfaitement.

Eorh replongea dans ses souvenirs. En ce temps la, Astrub était bien plus polluée par l'idiotie qu'a l'heure actuelle. Ce qui changeait était la population : Astrub débordait presque. Il y avait en ce temps la une véritable énergie dans l'air. Des gens allaient et venaient en permanence et en grand nombre, si bien qu'on ne pouvait que difficilement suivre une personne ou la garder en vue. Or, cependant, un jeune Iop venait d'arriver sur le lieu de son culte, devant la statue de son dieu, avait repéré une jolie sacrieuse qui se baladait dans le coin.


« Elle est belle, et si je l'abordais, qu'est ce que j'ai a perdre ? »

La sacrieuse était habillée de vert, et elle semblait elle aussi une novice parmi les novices. Le jeune Iop approcha celle ci, et tentant sans réussite de prendre de l'assurance, lui tint ce langage.

- T'as d'belles plaies tu sais ?

Il se sentit idiot comme jamais, il avait littéralement noyé toutes ses chances.


« Quel idiot je fais... »

Depuis la mort de ses parents, Khyrra avait du assumer sa survie et celle de sa sœur par ses propres moyens. Le travail de la terre et du grain avait suffit à les nourrir et peu à peu, la sacrieuse avait fini par amasser assez d’argent pour tenter l’aventure afin de trouver une source de revenus plus conséquente, bien que plus risquée. Depuis son Amakna natale, elle avait suivis les chemins qui menaient tous à Astrub, la cité des mercenaires, des sans-le-sou, des paumés, tous en quête d’un jour plus souriant. De là, elle avait commencé à se tailler sa place même si elle était encore loin d’égaler certaines légendes.

Ce jour-là – le soleil n’était pas loin de son zénith – ses pas l’emmenèrent jusqu’à la statue du dieu Iop, bourrin parmi les bourrins. Khyrra avait déjà eu l’occasion de côtoyer ces disciples, et s’ils ne brillaient pas par une culture débordante et raffinée, ils savaient tout de même y faire avec une arme. Elle en était venu à les considérer comme des animaux de compagnie bien utiles pour déblayer le terrain, bien que pas très futés. On leur demandait de taper, ils s’en acquittaient fort bien, pas besoin de chercher plus loin.

Or donc, la sacrieuse se frayaient un passage entre les décérébrés de service, faisant taire les propositions scabreuses du regard vide des sacrieurs qui savait si bien figer le sang dans les veines des autres.


« Encore un comique… Je l’éclate vite fait et on en parle plus. J’ai pas que ça à faire moi, c’est bientôt l’heur de la bouffe et va y avoir foule à la taverne… »

Khyrra s’arrêta donc et se tourna vers l’importun, avec cette fierté supérieure qui la caractérisait.

- Un iop qui se met à la philosophie sacrieur… On aura tout vu décidément. Saurais-tu lire ou te contentes-tu de te cacher derrière les alcoves pour écouter à défaut de goûter ?

- Bah il faut tout tester ou tout connaître, mieux. Sinon, c'pas le fait de rien connaître qui fait de nous des cons, mais le fait de rien vouloir connaître d'autre.

Il sourit a la sacrieuse. Il l'aimait déjà, enfin il pensait car il venait juste d'en voir une vraie, bien hautaine et fier-cul comme il se doit. Mais il avait l'intuition qu'elle ne resterait pas comme ça, pas que ce serait meilleur après, juste que ça allait changer. Il tendit un bras légèrement dans la direction de la taverne.

- Il va bientôt être midi, cela te tenterait-il d'aller manger avec moi ? Je t'invite..

- Une invitation ? Tu vas vite en besogne mon gars…

Mais après mûre réflexion, la sacrieuse arrivant à la conclusion qu’un bon repas épargné à sa bourse ne saurait lui faire de mal, quitte à devoir supporter le généreux demandant. Elle se reprit donc rapidement.

- Hum… Pourquoi pas après tout… Hâtons-nous avant qu’il ne devienne impossible de s’asseoir.

Chemin faisant, elle observait le jeune iop du coin de l’œil. Celui-ci tentait d’attirer son attention par des flatteries, mais elle détectait un individu nettement plus cultivé que la moyenne des adorateurs de la force brute et brutale. Ils s’installèrent à une table non loin de l’entrée, rendu grasse et collante à force de boissons renversées et de nourritures répandues. Histoire de faire bonne mesure et de se payer une bonne tranche de rigolade lorsque le iop lirait l’addition, Khyrra se commanda le menu du jour complet, arrosée de la meilleure bière de la taverne, bien plus buvable que l’infâme pisse de bwork qui faisait le quotidien des aventuriers débutants.

- Alors l’ami, que viens-tu chercher dans Astrub la décatie ?

Eorh grimaça intérieurement en imaginant le prix de l'addition, mais vous connaissez le proverbe, quand on aime on ne compte pas. Il se commanda a manger raisonnablement, une pièce de viande, du main, une soupe et une bière.

- Un peu d'aventure, j'ai envie de devenir un grand aventurier, qui saura tout sur tout, et qui, pourquoi pas, deviendrait un grand alchimiste, capable de faire un breuvage sublime avec de la boue et des oignons comme dit le proverbe.

Son visage se renfrogna quelque peu.

- Mais ce fichu éniripsa n'accepte pas les iops, je lui tordais bien le cou a ce moustique !

Il se calma et regarda Khyrra dans les yeux.

- Et toi ? Tu viens aussi pour l'aventure ?

Un futur alchimiste… Voila qu’elle touchait le gros lot, elle qui avait ces tambouilleurs en horreur. Le nez dans sa choppe de bière, elle lui marmonna le meilleur conseil qu’elle puisse lui donner.

- Laisse tomber l’alchimie, c’est tout juste bon pour les enfants, les eniripsas, ces fadasses de fecas et les empoisonneurs. Trouve toi un honnête métier avant de finir éparpillé en lambeaux sanguinolents devant ton athanor.

Elle reposa sa boisson et s’attaqua à nouveau à son ragoût de sanglier. Le moment était des plus choisi pour orienter la conversation sur un sujet moins sensible.

- Ce que je fais à Astrub ? Comme beaucoup, je viens y chercher l’aventure, le frisson qui pimente la vie, la richesse, la gloire. Même si pour l’instant, je me contenterais de gagner de quoi améliorer mon ordinaire. Je maîtrise les secrets du pain, mais si ça nourrit son homme, ça ne lui permet pas les excès. Un jour serais-je peut-être en position de me payer une somptueuse demeure et de vivre de mes rentes, ou alors, je finirais éventrée au cœur d’un sombre donjon ou pendue au gibet de quelque cité pour n’avoir pas su choisir le bon camp.

Elle sourit et se permit un petit rire. Evoquer sa propre mort ne lui causait nul tourment, comme beaucoup de sacrieurs, la souffrance consentie l’avait poussée à se détacher de cette crainte. Peu lui importait de mourir demain, tant qu’elle ne manquait de rien aujourd’hui. Elle vivait au jour le jour et profitait du moment présent avant toute chose.

- Ce repas que tu m’offres me permet de faire bombance alors que j’aurais certainement dû me contenter de pain noir, d’une cuisse de boufton desséchée et d’un pichet d’eau sans cette générosité.

Elle se pencha au dessus de la table, et poursuivit, d’une voix plus sombre.

- Tout ceci ne doit pas être sans retour, je suppose… Qu’attends-tu de moi ?

- Rien de ce que tu peux supposer, j'ai des valeurs et je ne suis pas crapuleusement intéresse.

Le Iop vida sa chope, nullement impressionné par la tentative d'intimidation de la sacrieuse. Nombre de femmes aimaient à jouer les femmes fatales, il fallait croire que c'était à la mode. Ironiquement, cela allait vite changer pour une innocence hypocrite destinée à attirer ce que le comportement de « femme fatale » cherchait à éloigner. Eorh resta sérieux sans pour autant ajouter de la froideur a son ton de voix

- J'suis pas le genre d'homme à acheter les femmes. Encore moins avec cette maigre offrande pour une si grande valeur, au moins, de ce qu'il me semble.

Il demanda au tavernier de le resservir et engagea à nouveau le conversation.

- A propos, je m'appelle Eorhlinghas, et toi, quel est ton nom ?

- Moi? De grande valeur?

La sacrieuse manqua de s'étrangler avec sa bière. Elle reposa sa chope, les larmes aux yeux et tenta de reprendre son calme malgré le fou rire que le iop venait de déclencher.

- Pardon, mais c'est bien la première fois que quelqu'un me donne de la valeur, aussi misérable soit-elle. Je ne suis même pas une guerrière accomplie, quand au reste... je ne suis pas de celles qui se vendent pour arrondir leurs fins de mois... Plutôt crever de faim que de m'abaisser à ça!

Un silence gêné s'installa entre les deux. Chacun plongé le nez dans leurs assiettes, ils échangeaient des regards furtifs, ne sachant pas trop comment se sortir de cette impasse. Khyrra n'était pas décidée à faire dans le sympathique, encore moins avec un iop, même s'il sortait singulièrement du lot. Mais d'un autre côté, elle s'en voulait tout de même un minimum de profiter de ce repas sans faire preuve de civilité. Avec un soupire résigné, elle décida de mettre de côté sa méfiance au moins jusqu'au sortir de la taverne.

- Mon nom est Khyrra, je viens d'Amakna, d'un coin où la forêt prend plus de place que les champs, et où les animaux sont la seule compagnie qu'on peut espérer avoir. Pas vraiment un coin à touristes quoi... Et pas idéal non plus pour faire fortune. Et comme il n'est pas dans mes ambitions de passer ma vie entière à ramasser des glands au milieu des sangliers, je suis venue voir ce qu'Astrub avait de mieux à proposer.

Eorh mangea doucement, regardant la sacrieuse dans les yeux. Il hésitait à prendre la parole, comme pour éviter de repartir sur des gaffes. Pour gagner du temps, il prit une gorgée de la clairette du tavernier.

- Hum... Eh bien, tu comptes rester à Astrub ? Ou tu veux toi aussi partir dans l'une des deux cités venger tes parents, ou les rejoindre ?

Il appuya ses paroles d'un signe de tête vers un groupe de personnes qui s'équipaient pour un long voyage. A cette époque, l'on devait aller a pied pour se mettre au service des cités, ce qui donnait lieu a des plus grandes réflexions a ce sujet.

- Regarde moi ces benêts, ils partent à Bonta plus assoiffés de sang que ceux contre qui ils vont lutter...

Il se tourna a nouveau vers la sacrieuse.

- Ta famille est du genre engagée ?

La famille... Un sujet délicat pour la jeune femme. Quatre années s'étaient passées depuis que le destin avait frappé sa maison, et si elle avait fini par accepter cette solitude forcée et les charges qui lui incombaient désormais, en parler lui restait difficile.

- Je n'ai plus de famille... Ou si peu.

Prononcée entre deux bouchées, cette phrase aurait pu sonner la fin du sujet, pourtant, Khyrra éprouvait le besoin, pour une fois, de s'ouvrir un peu, même à cet inconnu. Ou justement, parce que cet homme disparaîtrait de sa vie dès qu'ils quitteraient l'auberge. Cela faisait si longtemps qu'elle n'avait pu se confier...

- Il ne me reste qu'une soeur, que j'ai confié à des voisins le temps de gagner de quoi vivre pour le restant de l'année et passer l'hiver. Mes parents ne sont plus de ce monde, que Sacrieur en soit maudite!

Ses yeux brillèrent d'une rancoeur trop longtemps contenue. Et c'est avec mépris qu'elle désigna à son tour le petit groupe sur le départ.

- Bonta... Cette ville ne brille qu'en apparence. Comme tu l'as si bien fait remarquer, ses habitants sont aussi pourris que leurs ennemis. Des bigots hypocrites tous justes bons à se bouffer entre eux dès qu'il y a un kama à gagner. Servir les dieux, quelle belle connerie! Mais Brakmar ne vaut pas mieux...

- Personnellement je ne sais pas ce qui me reste de famille, et ça m'est bien égal. Quand j'ai quitté ma famille, j'avais un père, une mère, et une soeur, c'est tout.

Le groupe de personnes partit aussi vite que le Iop leur avait prêté de l’attention.

- Et voila, de la chair a canon, et du sang a verser sur les champs de bataille. Et tout ça pour quoi ? Pour de la politique...

Le Iop jouait avec le kama qui devait servir de pourboire, lorsqu'une chope faillit se renverser sur sa tête. Il l'esquiva de peu et considéra que le pourboire resterait au fond de sa poche.


- Hum... J'me dis que Brakmar m'éviterait de finir comme un bourrin de service. Après tout, il parait que la bas « on brise les chaînes de l'ignorance ». M'enfin, c'est un brakmarien qui m'a dit ça... l'information vaut vraiment peu... Si ce n'est que beaucoup de Brakmariens sont en conflits avec leur divinités il semble...

Ces dernières paroles laissèrent la sacrieuse pensive. Elle avait papillonné de petits boulots en menues expéditions, mais sa bourse restait toujours aussi plate. A ce rythme, elle ne serait guère plus riche en regagnant son village qu'en en partant. Mais s'engager dans une armée régulière lui répugnait. Son père était mort d'avoir servi Brakmar et elle ne voulaient pas finir en première ligne, là où l'on expédiait les jeunes recrues insuffisamment fortunées pour se payer un maigre grade, synonyme d'une plus longue survie. Mais l'idée de percevoir une solde régulière lui semblait une amélioration fort désirable. Restait toutefois le problème de l'allégeance... Elle ne connaissait strictement rien du fonctionnement des armées, et la perspective de se retrouver enrôlée pour de longues années ne l'intéressait pas.

- Brakmar, c'est bien beau comme idée, du fric, la gloire, j'ai déjà entendu le refrain des recruteurs, mais je ne tiens pas à me retrouver opposée aux minables qui viennent de nous quitter, dans une situation miroir.

Cependant, un autre argument du iop lui donnait à réfléchir. L'occasion de venger une vieille rancœur d'enfance. Khyrra n'avait jamais pardonné à sa déesse de ne pas avoir répondu à ses prières, amenant ainsi à la disparition de ses parents. A quoi bon vénérer une divinité si celle-ci vous ignorait en retour? Combien de fois l'avait-elle maudite et s'était elle elle même maudite de ses croyances? Que Brakmar puisse être un refuge pour les renégats de son espèce pourrait au final peser bien plus lourd que l'argent en jeu.

- Comptes-tu rejoindre les brakmariens? Je n'ai pas encore pris de décision sur ce sujet, mais nous pourrions faire un bout de chemin ensembles, histoire de se rendre compte de ce qu'il y a à gagner...

Moi non plus, je sais pas trop quoi en penser... Je comptais également sur le voyage pour faire connaissance avec quelqu'un et surtout pour en sortir en vie...

Eorh finit sa bière et en demanda une autre au tenancier. Durant ce temps il ne put quitter des yeux la sacrieuse.

- Ce sera avec plaisir que je ferai le chemin avec toi.

Il sourit et se massa les poignets. Il y avait cependant une question à poser.

- Tu veux partir quand ? On en aura pour plus de six mois de voyage selon ma carte... Et encore, faudra peut être contourner des tas de bestioles plus agressives les unes que les autres... J'espère que tu arriveras à me supporter tout ce temps.

Il leva les yeux vers la sacrieuse

La sacrieuse sourit et repoussa son assiette après l'avoir consciencieusement nettoyée.

- Ouaih, 5 à 6 mois, en suivant la route, à pied et en s'arrêtant pour passer la nuit dans les haltes. Je sais pas pour toi, mais perso, j'ai pas de quoi, financièrement, passer autant de temps sur les routes et si j'envisage de m'engager, c'est pas pour me ruiner ou crever de faim sur la route faute d'avoir pu acheter un vieux croûton rassis.

- Et tu comptes faire comment? Couper à travers champ? Ca serait suicidaire...

Son sourire s'élargit jusqu'à découvrir ses dents en une grimace carnassière. Khyrra se pencha au dessus de la table et planta son regard dans celui du iop.

- Parfaitement. En investissant nos économies respectives dans l'achat de deux montures et en coupant au plus court, nous devrions y être en quelques semaines. J'envisage même de passer par l'ancienne voix au sud. Bien sûr, ça implique de traverser le village dévasté et de longer le cimetière des torturés, mais ça ne devrait pas poser de problème à un guerrier comme toi.

Elle se recula lentement.

- A moins que tu n'ais peur...

- Ah, excuse moi, j'avais proposé un chemin prudent pour éviter de choquer les mœurs protectrices des sacrieurs !

Le Iop la défia du regard, mais avec un sourire ravi, cela contrastait beaucoup avec ses paroles. Ainsi, par cet acte, il acceptait tacitement le défi de la sacrieuse.

- Je n'ai jamais peur, moi, héhé. Simplement, j'espère que tu aimes courir l'amie, parce qu'on dit que les bworks aiment à faire rôtir les sacrieurs, comme ils résistent plus longtemps, la viande leur en semble meilleure !

Il se leva et écarta les plats pour étaler une carte.

- Voila ce que j'ai, ce n'est pas précis, mais c'est tout ce que j'ai comme souvenir de mes vieux... et ils ne sont allés qu'une fois à Gisgoul apparemment... Ce sera a nous d'improviser en nous faufilant... Plut-il a nos dieux ou au destin ou a tout ce que tu veux de nous amener en vie à Brakmar !

Khyrra étudia la carte quelques instants, mais sans que cela lui semble très concluant. Elle finit par faire signe au serveur de déservir la table et roula la carte pendant que le iop réglait l'addition.

- On fera avec...

Fouillant dans ses poches, elle en tira une bourse plutôt maigrichonne dont elle extirpa une poignée de kamas.

- Vois ce que tu peux avoir comme montures avec ça, je sais que tu n'essayeras pas d'arnaquer une jolie sacrieuse comme moi qui n'hésiterait pas une seconde à rependre tes tripes par terre si tu en avais seulement la pensée.

Elle repoussa sa chaise et se leva.

- Je m'occupe des vivres, et retrouvons-nous d'ici 2H, à la porte sud. Autant faire un bout de chemin avant la tombée de la nuit.

Et c'est sur ces mots qu'elle quitta l'auberge, ne sachant pas encore sur quel chemin douloureux elle s'engageait.


Le temps de répit fut de si courte durée qu'après de nombreuses épreuves, sanglantes, ils arrivèrent enfin à Brakmar. Avec la chair et les vêtements lacérés, les armes brisées et une dinde de bât décédée, mais ils y étaient. Eorh tomba a genoux d'avoir croisé le fer avec les ouginaks. Il jeta dans une fosse a pieu les débris inutilisables de son épée. Il l'avait trouvé avec son père, selon ceux qui l'avaient élevé, mais Eorh était persuadé qu'on l'avait juste embobiné, histoire d'en faire un orphelin de plus vaillant défenseur d'Amakna.

- Brakmar nous tend les bras... Je ne vais pas reculer. J'y vais Khyrra.

Il se redressa, et avec le plus de majesté que l'on peut en avoir avec des haillons et des plaies ouvertes, déclara :

- Si tu veux repartir, attends quelques jours, je te donnerai ma solde pour repartir en sécurité... A moins que tu ne veuilles me suivre...

Il posa son regard sur la sacrieuse et sourit.

- Finalement, tu avais raison, il fallait mieux couper par les zones hostiles... Ca m'a permis de me débarrasser d'un fardeau. dit-il d'un signe de tête, désignant les reliquats de son épée.

- J’ai toujours raison !

Encore une bravade de défi, son éternelle fierté, mais la sacrieuse était visiblement aussi exténuée que son compagnon. En guise d’approbation, elle lui tapotant doucement l’épaule : bien plus que les coups, les blessures morales étaient bien plus douloureuses et longues à guérir. Ces quelques semaines de marche forcée et de combats incessants les avaient rapprochés et conduits à s’apprécier bien plus que de simples voyageurs isolés.

- On t’en trouvera une autre, ça ne doit pas manquer, des forgerons dans ce trou…

En ce qui concernait le « trou », ses dressaient en fait devant eux les remparts de Brakmar, surplombant un fleuve de lave. Si les environs respiraient déjà à ce point la malfaisance, Khyrra n’osait imaginer ce que donnaient les habitants de cette charmante ville. Mais après réflexion, elle préférait encore être entourée de sales types dont elle savait de quoi ils étaient capables plutôt que de vivre à Bonta, au milieu de « saints » plus avides de sang que leurs ennemis.

- Hors de question de reculer. Je suis venue chercher du boulot, je vais en trouver.

Elle adressa au iop un de ces sourires charmeurs dont elle avait le secret.

- Et puis, je ne vais pas t’abandonner maintenant après tout ce qu’on a vécu ensemble.

« Et hors de question que j’accepte un fric que je n’aurais pas mériter. Je ne demande pas l’aumône… »

- Et pour commencer, on va se poser dans une auberge et se rendre présentables. Je doute que la milice embauche des clodos et on doit faire peur à voir.


Je crois que l'on fera au contraire ton sur ton.

Le Iop jugea ses forces, et considéra qu'il n'était pas téméraire d'avancer le long du chemin qui menait aux portes de la ville. Se soutenant mutuellement, la sacrieuse et le Iop arrivèrent à approcher le pont et l'on les laissa passer dans la cité sombre. La chaleur et l'odeur étaient infernales et dans chaque endroit l'on pouvait voir un reflet du vice de la ville. Ici un homme arrachait la bourse d'une vieille, là bas la vieille tranchait le cou de l'homme surpris.

- Je ne m'attendais pas à cela...



Revenons un temps dans le présent. En effet, Eorh hésitait à raconter ces moments horribles.

- Dis Khyrra, tu te souviens de notre premier baiser ?

- C'est vieux tout ça, mais je n'ai pas oublié.

Parfois, la sacrieuse sentait le poids des ans comme s'ils devaient compter comme triple. Il lui faisait, certains matins, se voir dans le grand miroir de leur chambre pour réaliser qu'elle avait bien la trentaine, et non bien plus.

- C'était peu de temps après notre engagement dans la milice de Brakmar. Si je me souviens bien, nous avions fini par trouver assez d'argent pour louer un taudis, ce qu'ils osent appeler un charmant logement... Et il faut bien dire qu'entre mes missions de reconnaissance avec mon groupe d'éclaireurs et tes gardes interminables, nous n'y passions guère de temps.

- Quand je pense a ce qu'on a galéré quand tu t'es sentie l'âme d'un mercenaire.

Eorh eut un petit rire en regardant Khyrra, il lui sourit cependant. Khyrra ne plaisantait jamais avec les Erinyes. Selon lui, c'était d'ailleurs ça le problème. Khyrra ne plaisantait jamais avec les trucs importants.

- Tu te souviens de comment tu m'as recruté dans ce clan ?

- Très mal... J'ai voulu en faire trop et finalement, ceux que je pensais être des amis se sont révélés n'être que des touristes...

Cette période avait été difficile pour la sacrieuse. Confrontée à la perte de son maître mercenaire, avec une vengeance irréalisable sur les bras, elle avait choisi de prendre la tête du clan. Rétrospectivement, elle considérait cela comme une erreur, il lui avait manqué trop d'expérience et surtout, elle n'avait pas su faire face à toutes les magouilles qui couvaient entre mercenaires.

- J'ai cru que chacun saurait mettre ses ambitions de côté, mais c'était vraiment utopique.

Elle sourit, mais c'était sans joie. Au final, avec bien des souffrances et des batailles, l'impensable s'était produit : les Erinyes s'étaient désintégrés, sans plus laisser de traces. Même des mois plus tard, elle s'en sentait encore coupable, même si elle savait que le défunt clan s'était largement éloigné de ses valeurs d'origine.

- Et dire que je t'ai accepté dans le clan que par reconnaissance. Je te dois la vie, peu auraient osé venir me tirer des geôles de Bonta, surtout en sachant que j'aurai pu le tuer sur place, quitte à y passer moi même.

- C'est l'amour éternel que je te portais, que je te porte toujours et que je te porterai jusqu'à ce que le dernier grain de sable du sablier de ma vie soit écoulé et que je passe a travers le voile de ce monde...

Eorh baissa les yeux, depuis quelques temps il sentait que la mort allait frapper leur couple, et vu le résistance de Khyrra, ça ne saurait être elle.

- J'ai peur. J'ai peur de te laisser veuve, mon amour. Au final, c'est pas de savoir que le sablier existe qui me fout les jetons, mais de pas savoir ou on en est...

Il donna un baiser a la sacrieuse et lui massa doucement les épaules.


- Nous n'avons jamais eu de chance dans notre couple, le monde et le destin s'est toujours dressé contre nous, et j'ai peur, même malgré que cette émotion soit atténuée chez moi, que notre navire ne chavire... Je ne laisserai jamais cela arriver tant qu'il me restera de quoi faire, évidemment...

- Tu n'as pas à t'en faire, tu ne partiras pas le premier.

Khyrra repensait au rêve qui la pourchassé depuis qu'ils étaient rentrés de leur expédition dans les îles du levant. Un songe qui la laissait épuisée au réveil, où elle devait affronter sa déesse, et qu'elle avait déjà évoqué avec le iop. D'abord sporadique, ce rêve s'était fait régulier jusqu'à la hanter chaque nuit.

- Je ne veux pas que cela nous empoisonne la vie, que tu deviennes fou d'inquiétude au point de ne plus vivre. Je suis malade et il n'y a aucun espoir. Je ne voulais pas t'en parler avant d'être sûre...

Au début, elle ne s'était pas inquiétée de cet état de faiblesse, il lui fallait se remettre de ses blessures. Mais lorsque cela avait persisté puis aggravé avec d'autres symptômes, elle avait du se rendre à l'évidence : il y avait autre chose que le simple fait de s'être battue et d'avoir du brûler de son énergie vitale. Maintenant, elle avait peur, sachant ce qui l'attendait.

- De quel mal souffres-tu, que je ne puisse soigner a l'aide de magie plus ou moins sombre ?

De la peur pour lui même, il ne resta en Eorh aucun résidu. Il avait désormais peur pour son âme sœur. Khyrra n'avait jamais quitté les pensées du Iop, ni même sa vie, en tant que compagne, que femme, qu'une ennemie, que femme dont il pensait ne jamais plus recevoir les baisers de celle-ci, et en temps que femme a nouveau.

- Je suppose que si tu m'en parles, c'est que tu as bel et bien pris en compte le fait que j'avais à ma disposition de grands moyens. Tu as toujours été prévoyante envers nous tous, c'était exaspérant, mais il faut avouer que cela te rend indéniablement attachante...

Il se serra contre sa femme.

- Je suppose que va suivre une interdiction formelle d'avoir recours à des rituels sombres et diaboliques pour te sauver, du genre magie de Rushu... Et pourtant, je ne peux pas me résoudre a te perdre, pas une seconde fois...

- Tu sais ce que je pense de Brakmar, Rushu et affiliés...

Caressant doucement la tignasse de son mari, elle tentait de le rassurer autant qu'elle même.

- Tu connais les démêlés que ma soeur et moi-même avons avec Sacrieur. Nous sommes aller trop loin en dérobant Ely à sa main-mise. Tu te souviens qu'il n'en a couté fort cher d'avoir utiliser le rubis maudit. Au début, je pensais qu'avoir sacrifié ce... cette... rémanence de divinité qui faisait tout l'intérêt que Sacrieur me portait dans ses sombres plans, ne pouvait que me libérer. Mais en fait, je me suis surtout affaiblie et sans cette protection, Sacrieur a maintenant porte ouverte pour se débarrasser de moi.

Elle suspendit son geste pour poser la main du iop sur son coeur.

- T'ais-je déjà raconté comment je perdis mes parents?

- Vaguement, mon amour. Nous étions en froid a ce moment là...

Eorh se remémorait avec douleur les années passées en froid avec la sacrieuse. Alors qu'ils auraient pu s'aimer au mépris des qu'en dira-t-on des un et des autres sur leurs réputations respectives et leur personnalité. Avoir perdu tant de temps pour s'aimer donnait encore plus de valeur au temps qu'il leur restait, a la pensée de perdre Khyrra, il la serra doucement contre lui.


- Me rafraîchiras-tu la mémoire, s'il te plait ?

Il l'embrassa dans le cou


- Si cela ne te fait pas trop souffrir, bien évidemment.

- Il m'a fallu du temps pour faire taire cette souffrance, mais désormais, ça n'est plus qu'une vieille blessure. Je souffre bien plus de craindre pour moi même, pour une fois.

Khyrra n'avait jamais beaucoup évoqué son passé, ni ses craintes ou ses souffrances. pour elle, tout cela n'était que failles et faiblesses exploitables par ses ennemis, et qu'il valait mieux enterrer pour survivre. Mais depuis qu'elle s'était remariée avec Eorh, elle avait enfin accepté de s'ouvrir un peu plus aux autres.

- J'ai perdu ma mère à l'age de douze ans, elle était gravement malade. Mon père est mort au service de Brakmar l'année suivante. J'ai toujours su qu'il s'était engagée pour mourir, plus que par conviction, il avait perdu le goût de vivre après avoir enterré ma mère. Cet épisode n'a pas été facile à passer... Je ne me suis jamais autant sentie abandonnée. Beaucoup de mes angoisses et de mes colères viennent de cette époque.

Elle ferma les yeux et laissa la chaleur du iop la gagner pendant qu'elle repasser mentalement en revue chaque détail, se crispant légèrement par moment.

- Ce qui a tué ma mère n'avait rien de naturel. Cela a commencé 7 ans après la naissance de Tayuuya, quand ma mère a refusé de la donner à Sacrieur, et pendant deux longues années, je l'ai vu dépérir à petit feu. Au début, c'était insignifiant, une fatigue croissante et que rien ne permet de résorber, puis peu à peu, les choses se dégradent, la douleur s'installe pendant que le corps lâche. Puis la souffrance devient telle qu'il est impossible de trouver le moindre repos. Les plus faibles sont les plus chanceux, ils succombent vite, pour les autres... La plus part finissent par perdre la raison et agonisent longuement, à moins qu'un proche n'y mette fin...

Vingt ans plus tard, elle n'avait rien oublié, et cela ne faisait qu'accroitre son angoisse.

- Sacrieur sait se montrer particulièrement cruelle avec ses disciples récalcitrants. Nous punir par ce qui fait notre force, c'est ironique.

Eorh ne savait plus quoi dire. Il n'était pas aussi bête qu'il n'y paraissait et avait très bien compris ce que Khyrra allait lui demander.

- Je ne pourrai jamais, mon amour.

Le Iop regarda sa femme dans les yeux, avec toute la douleur qu'il commençait a ressentir, il semblait qu'il avait pour une fois des pupilles tant il tentait de transmettre d'émotions.


- Je trouverai, on trouvera un moyen d'empêcher cela. J'irai m'offrir a sacrieur, on offrira des centaines d'innocents, no fera de la magie noire, on implorera sa pitié, mais jamais je ne me résoudrai a achever la femme de ma vie comme une dragodinde à la patte cassée.

Il lui caressa les cheveux et lui donna un baiser, tout en commençant a être pris de légers tremblements.


- Promets-moi de ne pas abandonner la lutte, pour toi, pour moi, pour nous...

- Je ne te demande pas de le faire maintenant, ni d'en assumer seul la tâche. Je ne suis pas lâche, je mettrais moi même fin à mes jours, mais je.. voudrais que tu sois là, pour que je ne flache pas.

Elle se blottit un peu plus entre les bras de son mari, comme si cela pouvait suffire à la protéger de cet avenir. Elle reprit à voix basse.

- Jusqu'à présent, j'ai toujours pris ma vie à la légère, je me moquais de mourir, rien ne m'attacher à ce monde. J'ai frôlé tant de fois ma fin... au service de Brakmar, dans les geôles de Bonta, ou même ce piège qui a failli nous avoir tous les deux à Cania, je prenais ça à la rigolade, je n'avais rien à perdre. Maintenant que je vous ai, toi et les enfants, j'ai peur.Que va-t-il m'arriver? Que va-t-il vous arriver à vous trois, lorsque je ne serais plus là? Je ne veux pas que vous payez pour moi, ni personne d'autre d'ailleurs. Oublies les sacrifices et la magie noire, je t'en prie, je me battrais jusqu'au bout, pour vous, je ne la laisserais pas nous détruire. Et si je dois faire amende honorable au temple, je le ferais, même si ce n'est que gagner quelques heures. Mais j'ai besoin que tu sois là, à mes côtés, sinon je ne pourrais pas mettre ma fierté de côté, ni être sincère dans mes regrets. Car il n'y a que toi et les enfants qui comptiez.

Oui, elle irait implorer le pardon de Sacrieur dans son temple, mais pas pour elle. Uniquement pour que la déesse épargne les siens, car Khyrra n'avait plus d'espoir pour elle même.

- Peut être que les prêtresses sauront quoi faire pour l'apaiser. Peut être...

« Je ne pourrai jamais me résoudre a l'inaction, mais il serait mieux que tu l'ignores. »

Il fallait, il le savait, qu'il détourne l'attention de lui, sinon, il serait aisé pour la sacrieuse de deviner ses pensées. Il se leva donc et regarda avec un regard brûlant d'un espoir a demi vrai, a son rand désespoir.

- Il nous faut aller au temple alors ! Et il nous faut y aller au plus vite ! Si certes tu m'interdis d'utiliser ce que tu ne veux pas utiliser toi même, tu ne me feras pas abandonner l'idée de sauver mon âme sœur !

Et il se détourna, magnifique dans son hypocrisie, mais de tels élans de grandiloquence affichée et d'une attitude bornée évidente n'était la que pour masquer une réelle volonté de ne pas se tenir dans les carcans imposés pour assister impuissant a un spectacle de dégénérescence atroce. Il n'avait jamais autant menti avec si peu de culpabilité. Il n'allait pas agir par égoïsme, il agirait pour le bien - absolu - de Khyrra. Il se mit a ses cotés et l'embrassa dans le cou

- Sauvons ta jolie frimousse des griffes de la mort une fois de plus,

 

Khyrra sourit, mais la tristesse ne quittait pas ses yeux.

- Tu saurais rendre le sourire à un steak de koalak. Je t'aime Eorh et cela me rassure un peu que tu me soutiennes et que tu acceptes mon choix. Je ne voulais surtout pas que ma maladie soit source de conflit alors qu'il me reste si peu de temps...

Elle frissonna. Etait-ce de froid ou de crainte, elle-même ne le savait pas, mais une chose était certaine, de vieux souvenirs remontaient à la surface et pas des plus agréables.

- Je ne veux pas que les gosses vivent ce que j'ai du subir étant enfant. Cela m'a trop profondément marqué et ils ont déjà eu et auront assez à supporter dans leur vie sans que j'ajoute mon agonie à mon héritage, qui n'est déjà pas terrible à porter.

Il y eu un long moment de silence, puis Khyrra inspira profondément et reprit.

- Je suis tellement désolée, j'ai vécu égoïstement du début à la fin.

 

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